FORUM APOCALYPSE ET PROPHETIES POUR NOTRE TEMPS

Ce Forum Catholique a pour but de commenter nos temps actuels, à la lecture des prophéties de la Bible, du livre de Daniel et de l’Apocalypse de St Jean, en les comparant avec les prophéties modernes.
 
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 L’Apocalypse Revisitée par Jean Delumeau...

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AuteurMessage
Hercule
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Messages : 966
Date d'inscription : 16/08/2017

MessageSujet: L’Apocalypse Revisitée par Jean Delumeau...   Jeu 9 Nov 2017 - 17:08

L’Apocalypse Revisitée par Jean Delumeau...

+ + + + +

- L’APOCALYPSE REVISITEE - par Jean Delumeau -

Le regard de l'historien chrétien sur la Fin des Temps...
Pourquoi cette confusion avec le Millénaire et le "Millenium" ?
Est-ce la Bible qui a inventé la notion religieuse d'un commencement et d'une fin des temps ?
Quel fut le rôle de l'Apocalypse dans la montée périodique des pensées eschatologiques ?...
Etc.

+ + + + +

- L’APOCALYPSE REVISITEE - par Jean Delumeau -

Pour évaluer la signification historique des angoisses et des attentes eschatologiques de nos contemporains, personne n'était mieux qualifié que Jean Delumeau, qui a fait de la peur et de l’espérance ses principaux sujets d'étude. Pour cet historien éminent, professeur au Collège de France, considéré comme l'un des meilleurs spécialistes de l'histoire des mentalités en Occident entre le XIVe et le XVIIIe siècle, la fin des temps est d'abord l'un des thèmes récurrents d'une immense littérature apocalyptique, l'étincelle qui mit le feu aux poudres des mouvements millénaristes au long des siècles. Depuis l'introduction de la flèche du temps par le judéo-christianisme dans la pensée des hommes, il semblait logique en effet de s'interroger sur la date de la fin du monde - et donc sur la date de la Création. Cette logique impeccable engendra de savants calculs et de longs traités donnant lieu à des débats toujours passionnés. Mais pourquoi cette confusion tenace qui s est installée, à partir de la tradition chrétienne, entre le millénaire et le Millenium ? Quelle fut le rôle de l’Apocalypse de Jean dans la montée périodique des peurs eschatologiques ? Que signifie le Millenium, en langage théologique? Pourquoi saint Augustin a-t-il déclaré que le Millenium était déjà arrivé ? Et comment les attentes déçues du millénarisme - la fin du monde n'ayant pas eu lieu aux dates annoncées - ont-elles pu être tragiquement relayées par les déceptions nées de la réalisation de l'utopie marxiste ?
Chercheur scrupuleux, amateur de grandes fresques séculaires, Jean Delumeau poursuit une réflexion au long cours. Sa renommée universitaire est établie et un volume d’hommage, Homo religiosus, lui a été consacré chez Fayard en 1997 Jean Delumeau s’est aussi fait connaître et apprécier du grand public grâce à une série de quarante-six émissions, Des religions et des hommes, diffusées en 1996 par la Cinquième. Catholique dans un esprit d'ouverture, il se veut fidèle à une Église qui a réhabilité Galilée, reconnu la théorie de l'évolution, repris conscience de ses racines juives, et organisé la rencontre d’Assise en 1986 entre les représentants des différentes religions.
Après sa célèbre somme sur La Peur en Occident et plusieurs livres consacrés à l'histoire des fléaux matériels et spirituel, qui ont secoué l’Occident depuis la Renaissance Jean Delumeau s’est interrogé pour savoir comment les hommes avaient trouvé des raisons de se rassurer, recherches ponctuées par la publication de Rassurer et protéger : le sentiment de sécurité dans l’Occident d'autrefois. Puis c’est l'histoire du paradis qui lui a inspiré deux imposants volumes. On le devine, la succession de ses centres d'intérêt ne relève pas seulement, chez Jean Delumeau, de la logique historiographique, mais bien d'une recherche personnelle. Après la peur, la consolation, puis l’espérance. Que ce soit l’attente de la Parousie, ou la peur que le ciel nous tombe sur la tête, Jean, Delumeau noublie jamais que les rêves des humains, qui sont la matière même de son oeuvre d'historien, contribuent à façonner leur destin au même titre que leurs actes.

- Est-ce la Bible qui a inventé la notion religieuse d'un commencement et d'une fin des temps ?

- Il est certain qu'il y a une différence importante entre la tradition judéo-chrétienne et un certain nombre d'autres traditions. L’hindouisme en particulier, continué ensuite à cet égard par le bouddhisme, croit à une sorte de cours cyclique des choses. On revient finalement, au bout d'un certain nombre de siècles ou de périodes, au point de départ. Cette conception était aussi celle des Grecs.
Dans la filière judéo-chrétienne au contraire, on a considéré l'histoire comme un vecteur. Il y a un début et une fin. Dieu a créé le monde, la vie, l'homme, et dès lors celui-ci est soumis au temps. Puis un jour Dieu décidera d'interrompre l'aventure cosmique, l'aventure de la vie terrestre, et ce sera la fin du monde, la fin de l'histoire, la fin des temps - ce qui revient au même. Je pense que les juifs de ce que nous appellerons par commodité l'Ancien Testament - bien qu'il s'agisse d'une expression chrétienne qui désigne la Bible hébraïque - n'ont pas tout de suite aperçu très clairement quelle pourrait être la fin de l'histoire. Mais à partir de l'exil à Babylone, au VIe siècle av. J.-C., ils ont conçu leur aventure comme dirigée vers l'apparition d'un Messie sauveur et libérateur. je ne suis pas assez compétent pour vous dire ce qu'ils envisageaient après la venue du Messie, mais on a remarqué que c'est aux environs du IIe siècle av. J.-C. qu'est apparue dans le judaïsme l'idée d'un jugement des morts, avec une récompense pour les justes et une punition pour les méchants. Sans l'exposer formellement, une telle conception implique une sorte de survie et une résurrection finale. je rappellerai à cet égard la vision étonnante du prophète Ézéchiel à qui Dieu montre comment il redonnera vie aux ossements desséchés et fera ressusciter les morts : « Ainsi parle le Seigneur Dieu à ces ossements : je mettrai sur vous des nerfs, je ferai croître sur vous de la chair, j'étendrai sur vous de la peau, je mettrai en vous un souffle et vous vivrez... Vous connaîtrez que je suis le Seigneur quand j'ouvrirai vos tombeaux, et que je vous ferai remonter de vos tombes, Ô mon peuple. je mettrai mon souffle en vous pour que vous viviez. » (Ézéchiel, 37, 1-14.)
On voit donc progressivement apparaître chez les juifs la notion d'un jugement, d'un horizon au-delà de la mort avec une récompense éternelle. Le christianisme s'est situé dans le prolongement de cette intuition. Jésus promet et annonce une fin des temps décidée par Dieu, avec résurrection de tous les morts, suivie d'un jugement général. Il est formellement affirmé dans tous les Evangiles qu'il y a un au-delà de la mort, et donc un au-delà de l'histoire et une vie éternelle. À cet égard, il me semble que le christianisme a considérablement précisé ce qui était en train de se formuler dans les derniers siècles du judaïsme avant notre ère.

- Pour les Hébreux, et dans le judaïsme postérieur, l’attente messianique n’est pas forcément l'attente d'un homme. Elle peut être celle d'un royaume, d’un état du monde apaisé.

- C'est vrai. C'est l'attente d'un royaume qui serait éventuellement élargi aux dimensions de la Création. On a dit aussi que dans la pensée juive le Royaume de Dieu ne saurait être un monde superposé au nôtre, mais sa rénovation, sa récréation, une terre nouvelle soumise à la souveraineté exclusive et sans limites de Dieu. Cela est particulièrement manifeste chez le prophète Isaïe : « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle; ainsi le passé ne sera plus rappelé, il ne remontera plus jusqu'au secret du coeur. Au contraire, c'est un enthousiasme et une exultation perpétuels que je vais créer... Désormais on n'y entendra plus retentir ni pleurs ni cris... le loup et l'agneau brouteront ensemble, le lion comme le boeuf mangera du fourrage... » (65, 17-25.)

- La vision chrétienne est-elle identique ?

- Le judaïsme ancien a envisagé, à la fin de l'histoire, l'avènement d'un royaume terrestre, ou, plus précisément, annoncé une terre radicalement transformée par Dieu. Le christianisme a repris ce thème, notamment dans lApocalypse (chap. 21), mais jésus dans les Évangiles a toujours pointé du doigt un royaume qui n’était pas de ce monde, qui était au-delà du monde, comme une transfiguration de celui dans lequel nous vivons.

Qu’en est-il de l'islam ?

- En tant que religion du Livre, l'islam se situe dans la même lignée que le judaïsme et le christianisme. Il est à cet égard purement et simplement l'héritier de la tradition judéo-chrétienne et postule formellement une fin des temps, une résurrection et un jugement dernier, un au-delà éternel de bonheur ou de punition. Dans l'histoire mondiale on peut ainsi isoler le bloc des trois religions du Livre qui croient en une conception vectorielle du temps, avec un début et une fin, à l'inverse de la conception cyclique des Grecs et de l’Asie.

- La notion biblique de « fin des temps » équivaut donc à la notion de « fin de l'histoire » ?

- Tout à fait. La fin des temps, surtout dans le christianisme, signifie la fin de l'histoire. L’humanité a joué son rôle, en bien ou en mal. On fait les comptes et on passe à la vie éternelle. C'est la fin des temps. C'est aussi la fin du temps. Mais ce n'est pas la fin de l'homme. Au contraire, il atteint dans l'éternité son plein épanouissement.

- Vous voulez dire que la «fin des temps » comprise comme fin du monde, comme fin de l'univers créé, implique la «fin du temps», c’est-à-dire du conditionnement historique?

- Oui, la fin des temps c'est la fin du temps. On peut d'ailleurs traduire cette équation dans les termes de saint Augustin. Une idée fondamentale de saint Augustin dans La Cité de Dieu est que le temps est le lieu de l'insécurité. Il est dangereux car il offre la possibilité à la fois de l'amélioration et de la corruption. C'est le lieu d'un passage périlleux où tout peut arriver: le meilleur et le pire. Mais une fois que le temps est arrêté et l’histoire terminée, alors il n’y a plus de possibilité ni de pécher ni de faire le mal, ni de se racheter; c'est trop tard. Telle est la signification de la fin des temps. Le temps a disparu. Il est remplacé par l'éternité.

L’èpreuve du temps

- Toute l'aventure de la franc-maçonnerie est aussi conçue symboliquement comme la recherche de la parole perdue :-"à partir du moment où nous sommes jetés dans le monde et dans le temps, la parole est comme suspendue...

- je rejoindrais assez bien ce point de vue en ce sens que le temps, dans la pensée augustinienne notamment, corrompt et détruit sans cesse. Par conséquent on ne voit pas comment une parole éternelle pourrait s'y exprimer pleinement; elle ne peut s'y exprimer que de façon voilée. Il faut attendre la fin du temps pour que la révélation totale se fasse jour et puisse se faire entendre. Cela est, je crois, tout à fait conforme à la pensée judéo-chrétienne.

- Dans cette perspective de croyant, la fin des temps - qui permet ce passage du temps à l'éternité - devrait être une formidable espérance et non pas une attente angoissée ?

- C'est en effet l'espérance de sortir enfin de l'obscurité et d'entrer dans la clarté d'une révélation totale. Ce qui était caché, dit saint Paul, sera clair. Maintenant nous voyons, dit-il, «comme dans un miroir»; mais alors nous verrons « face à face ». Dans le langage chrétien de toute époque, en quoi consistera le bonheur du paradis ? Il consistera dans le « face à face » avec Dieu. Nous le verrons devant nous, avec tout son amour, sa richesse et sa beauté incommensurables. C'est pourquoi l'expression de « face à face » a été constamment employée par la théologie chrétienne pour signifier le plus grand bonheur du paradis. Il y aura d'autres bonheurs â côté, mais qui découleront de celui-là. La vie humaine et l'aventure de l'humanité sont donc conçues comme un voyage; et ce voyage a un but. Il n’empêche pas les épreuves ni les difficultés de toutes sortes et le sentiment d'absurdité ou d'impasse que nous pouvons parfois ressentir. Mais pour le croyant, ce voyage, sinueux ou pas, a un aboutissement qui est un bonheur absolu et définitif je préciserai encore qu'à la différence des croyances grecques ou asiatiques en la réincarnation on ne le recommence jamais.

- Les labyrinthes des grandes cathédrales ne symbolisent-ils pas ce voyage initiatique que constitue toute existence humaine ?

- C'est tout à fait exact. Les labyrinthes, notamment celui de Chartres, illustrent la pensée de saint Augustin. La vie est difficile, compliquée, sinueuse. On risque de se tromper, d'aboutir à des impasses. Mais finalement il y a une sortie, et il n'y en a qu'une.

- Dans la Bible, la grande métaphore du temps et de l’aventure humaine serait la sortie d’Égypte et la marche des Hébreux dans le désert...

- Mon collègue à l’Institut André Caquot, qui est sans doute le meilleur hébraïsant de France, dit que pour les juifs - et cela est vrai pour les chrétiens et les musulmans - la vie est un pèlerinage. Comme nous venons de l'évoquer, un pèlerinage est un voyage orienté vers un but précis et qui implique une quête. Pour les juifs, ce pèlerinage débouchera dans une terre promise. Les chrétiens ont repris cette image de l'Ancien Testament et les Pères de l'Église ont souvent comparé la vie humaine, l'histoire de l'humanité et la marche de l'Église à une pérégrination difficile sur une terre désertique. On est en voyage mais en poursuivant un but précis. Il ne s'agit donc pas de regarder à droite et 'à gauche, de se laisser distraire ou de se décourager. On sait où l'on va, en faisant totalement confiance à Dieu pour nous conduire à bon port, malgré les épreuves qui surgissent et parfois l'absurdité apparente de la situation. C'est l'idée centrale de saint Augustin dans La Cité de Dieu : le temps, C'est l'épreuve. Nous sommes de toutes parts pétris de temps mais nous aspirons au moment où nous lui échapperons La fin des temps c'est vraiment le moment du passage, on aboutit brusquement dans une autre réalité qui est intemporelle et qu’on appelle l'éternité. C'est un port, si vous voulez, et on ne dépassera plus le port, que ce soit le port du bonheur ou le port du malheur. Pendant toute la traversée, l'homme est soutenu par l'espérance, laquelle se réalisera au sortir du temps.

Dans cette vision biblique, peut-on dire que plus l’histoire avarice, plus elle va vers une perfection.ou pas nécessairement ?

Pour le christianisme et je pense aussi pour islam, il n’est pas écrit d’avance que l'humanité ira en s'améliorant. Ce qui est certain, c est qu'à un moment précis - que Dieu seul connaît - l'histoire s'arrêtera et Dieu viendra juger tous les hommes et séparer l'ivraie du bon grain. Mais il n'est pas dit du tout que l'on aille vers une progression. Cette idée a toutefois été présente chez certains Pères de l'Église grecque - je pense en particulier à saint Irénée - qui pensaient, compte tenu du salut apporté par le Christ, que l’humanité irait dorénavant vers un épanouissement, un accomplissement. Mais cette conception est globalement absente de la théologie occidentale qui a été marquée, comme vous le savez, par saint Augustin, lequel n'avait pas une vue optimiste de l'homme. Une autre thèse développée par saint Augustin dans La Cité de Dieu est que dans l’histoire humaine le bien et le mal sont totalement imbriqués l'un dans l'autre et que cette imbrication ne se terminera qu’au jugement dernier. Autrement dit, au long de l'histoire de l'humanité marquée par les aléas du temps, tout peut toujours arriver, le meilleur comme le pire. Jusqu'à la fin des temps, redisons-le, rien n'est joué, il n'y a aucune sécurité, aucune certitude sur le destin de l'humanité en général et de chaque homme en particulier.

- Au fond, les chrétiens n'attendent pas la réalisation d'un quelconque paradis terrestre. Ils fondent leur espérance sur la destinée post mortem de l'individu et sur un au-delà de I’histoire.

- En effet. je dirai que les religions de manière générale, mais le christianisme peut-être plus que les autres, partent du constat que, dans la vie, il y a plus d'épreuves que de moments de joie. La vie est et restera difficile malgré toutes les améliorations qu'on pourra y apporter. L’homme doit en tirer les conséquences et un enseignement pour sa vie quotidienne, sa spiritualité, sa manière de vivre les épreuves, et pour sa recherche du bonheur qui ne pourra jamais être totalement satisfaite sur cette terre. À titre personnel et en tant que chrétien, je suis convaincu qu’il n’y aura jamais de paradis sur terre, mais que toutes les souffrances, les inégalités et le mal cesseront un jour au-delà du temps. C'est vraiment une « utopie » au sens fort du terme. On voit au contraire à quelles atrocités conduisent les utopies, religieuses ou athées - comme le marxisme - lorsqu’elles veulent réaliser de manière volontariste l'avènement d'un monde parfait sur terre. je crois tout simplement qu’il faut composer ici-bas avec notre condition humaine.

- Cela signifie-t-il que vous renonceriez à faire évoluer l'humanité, à vous engager pour rendre ce monde plus humain et plus fraternel ?

- Nullement ! Tout le message du Christ invite au contraire à soulager la peine d’autrui. je veux simplement dire que je ne crois pas que, sur cette terre, la vie soit un jour débarrassée du mal et de la souffrance. Une telle conviction n'empêche pas d'innombrables chrétiens de se vouer au service de leur prochain et de rendre, comme vous dites, ce monde plus fraternel. Regardez Mère Teresa. Elle n’a cessé de répéter qu'elle n'était pas une assistante sociale et que l'objectif de son action n'était pas de supprimer toute la misère de la terre. Son but était d'aimer les plus pauvres d'entre les pauvres comme le Christ les aurait aimés. «Je ne cherche pas à transformer l'humanité en général mais à aimer chaque être humain que je rencontre en particulier », avait-elle coutume de dire. je me méfie au contraire des idéologues qui prétendent changer l'humanité et qui annoncent un monde meilleur, mais qui ne prennent pas nécessairement soin de ceux qui sont le plus roches d'eux. Le message chrétien, qui est assurément un message de fraternité et d'amour, ne parle que d'un amour personnel, qui engage chaque personne vis-à-vis des autres personnes. Si l'humanité s'en trouve transformée, tant mieux ! Mais ce n'est pas l'objectif premier recherché. Ce qui n'empêche d'ailleurs pas les chrétiens de s'engager activement dans la marche et les affaires de ce monde.

Le mal et la souffrance

La souffrance a-t-elle un sens ?

Pour moi, la vie a un sens. Et, si la vie a un sens, la souffrance aussi en a un, même si elle peut paraître révoltante et même incompréhensible. Ce que croient les juifs, les chrétiens et les musulmans, c'est que la souffrance et la mort n’auront pas le dernier mot. C'est la pensée commune aux religions du Livre. Soyons très clairs : à la différence d'autres systèmes philosophiques ou religieux, la Bible ne donne pas d'explication à l'existence du mal, mais elle apporte l'espérance que le mal sous toutes ses formes, y compris sous la forme de la douleur et de la souffrance, bien entendu, sera définitivement éliminé à la fin des temps.

- Et c’est alors seulement que les hommes comprendront le sens de la souffrance ?

- Voilà. Tant que nous sommes dans le temps, nous ne pouvons pas comprendre la raison de cette énigme colossale (à mon avis tous les autres mystères sont faibles à côté de celui-là) : pourquoi la souffrance d'un enfant ? C'est incompréhensible. La Bible, notamment le Livre de job, nous invite à ne pas chercher de raisons à l'existence du mal. Il n'y en a pas qui puissent être formulées dans le cours du temps et selon notre entendement.

- La théorie du péché originel n est-elle pas censée fournir une explication à la question du mal, au moins du point de vue moral ?

- je suis très réticent là-dessus. Le récit du péché d’Adam et Ève et du paradis perdu dans la Genèse n'est, bien entendu, pas une histoire réelle. Il s'agit d'un mythe... Il n’est pas inutile de le préciser ! Figurez-vous que dans certains milieux intégristes, très nombreux notamment aux États-Unis, le récit de la Genèse est encore pris au pied de la lettre. En fait nous savons bien, d’un point de vue scientifique, et telle est aussi ma conviction personnelle, que l'humanité a mis des centaines de milliers d’années à émerger et se constituer comme telle. je ne vois donc pas comment on pourrait situer à l'origine de l'humanité une faute fantastique, qui, de surcroît, aurait eu des répercussions sur toute sa destinée ultérieure. En revanche, aussi loin que le regard porte, on voit les hommes en train de se battre. Dès qu'il y a eu un homme digne de ce nom, il y a eu méchanceté, jalousie, orgueil, et meurtre. Donc le péché a existé avec le premier homme; et C'est sans doute cela que le mythe du péché originel veut signifier. Mais j'ajouterai qu'il y a eu aussi certainement dès l'origine de l'amour et du bien. Fort heureusement il n'y a pas que le mal dans l'histoire humaine! Mais nous sommes plus sensibles au mal qu'au bien parce que le bien ne fait pas de bruit, et n’est pas spectaculaire. On met deux mâle ans à construire une ville et on peut maintenant la détruire en deux minutes...

- Vous soulignez justement que les religions monothéistes n'apportent aucune réponse à la question du mal Mais n est-ce pas précisément une des raisons du succès grandissant des religions orientales en Occident, notamment le bouddhisme, qui, elles, fournissent des explications au problème du mal, de la souffrance, des inégalités ?

- Certainement. Mais si je dois vous livrer le fond de ma pensée, je vous dirai que je trouve ces explications un peu simples. Grosso modo, on reçoit dans la prochaine vie la récompense, en bonheurs ou en malheurs, de ce qu'on a vécu dans la vie précédente. Autrement dit, si on est aveugle, handicapé, si on meurt de manière tragique, on paie les actes mauvais commis dans une vie passée. On da donc pas à se révolter contre les conditions de notre vie actuelle on les a méritées dans une vie antérieure. Cette explication rassure peut-être certains, mais personnellement je trouve peu satisfaisante cette causalité qui repose sur la loi universelle du karma Le judéo-christianisme et l'islam ne raisonnent pas de cette manière

- Comment raisonnent-il ?

- Encore une fois, ils refusent d'apporter au mal une explication rationnelle ou simpliste, et s'en remettent à Dieu dans un acte de foi. À ses apôtres qui croyaient l'aveugle-né puni pour ses péchés ou ceux de ses parents, jésus affirme: « Ni lui ni ses parents n'ont péché » (jean, 9, 2), ce qui montre bien qu'il refuse de répondre sur la cause du mal, mais aussi qu'il ne croit pas du tout à une quelconque théorie du karma et de la réincarnation, comme certains voudraient aujourd'hui nous en convaincre. Et il exprime de façon identique à propos des victimes de l'effondrement de la tour de Siloé et des Nazaréens massacrés par Pilate (Luc, 13, 2-4). Cette question du mal et de la souffrance injuste de l’innocent est au coeur d’un livre saisissant de l’Ancien Testament : le Livre de job, auquel j'ai déjà fait allusion.
Job est présenté comme un juste soudainement accablé par toutes sortes d’épreuves. Les « sages » sont convaincus qu'il est « corrigé par Dieu » à cause de « sa grande méchanceté et de ses fautes illimitées ». « C'est son karma», dirions nous aujourd’hui ! Mais Job rétorque, sûr de son bon droit: «Je tiens à ma justice et je ne lâche pas. En conscience je n'ai pas à rougir de mes jours. » Effectivement, dés le prologue du Livre, Dieu avait déclaré à Satan: « As-tu remarqué mon serviteur job ? Il n’a point son pareil sur terre. Un homme intègre et droit, qui craint Dieu et se garde du mal. » C'est pour éprouver sa foi et sa fidélité que Dieu a permis que toutes ces calamités lui arrivent, et non pour le punir de ses péchés, comme le croient les « sages ».
Autrement dit, ce texte nous recommande d'avoir l'humilité de ne pas donner d'explication là où il n’y en a pas. Nous nous trouvons tous un jour ou l'autre dans la situation de job et nous avons alors intérêt à nous remettre en mémoire ce texte essentiel. Aux insistantes questions de job sur le malheur qui fond sur lui, Dieu répond par une non réponse: « Où étais-tu quand je fondai la terre ?... Peux-tu nouer les liens des Pléiades? faire apparaître les signes du zodiaque en leur saison? Connais-tu les lois des cieux?... Celui qui dispute avec le Puissant a-t-il à critiquer? Celui qui ergote avec Dieu voudrait-il répondre? » (job, 38-40). Impressionnantes reparties qui mettent en relief les mystères insondables de l'univers et le caractère incompréhensible de la souffrance. Alors Job s'incline : «Je sais que tu peux tout et qu'aucun projet n'échappe à tes prises. Qui est celui qui dénigre la Providence sans y rien connaître? Eh oui! j'ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent. » À la suite du Livre de job, jésus s'est refusé à lier péché et punition telle que maladie, ruine, etc.

- À l'inverse de certains intégristes qui voient par exemple le sida comme une punition divine...

- je crois qu’il faut le répéter : jésus n’a pas donné d'explication du mal et du malheur. Cela dit, le croyant suppose que, quand il sera arrivé dans la lumière éternelle, toutes choses apparaîtront claires et simples. Mais pour l’instant, concernant le mal et le malheur, il ne sait pas.

- Dans un ordre d'idées un peu différent, n'y a-t-il pas, au moins dans le christianisme, une insistance sur la souffrance comme condition du salut, donnant, par là même, l'image d'une religion essentiellement sacrificielle et masochiste?

- C'est un fait, surtout en Occident et à certaines époques, que le christianisme a beaucoup insisté sur la douleur, le sacrifice et la souffrance rédemptrice. C'est indéniable, et c'est notamment le thème de mon livre Le Péché et la peur. Il y a eu ce que j'appellerai une dérive doloriste. Mais il faut bien voir que cette dérive est en contradiction avec la vie et les paroles de Jésus. Car si on en revient aux Évangiles, jésus au jardin des Oliviers, à la veille de sa mort, juste avant d’être arrêté, prie et dit à son père : « Est-ce que ce calice ne pourrait pas s'éloigner de moi? » Il n’a pas du tout souhaité passer par la souffrance. Les Évangiles nous disent qu’il a répété trois fois cette prière. Mais il a ajouté ensuite : « Que ta volonté soit faite », autrement dit, si cette mort est inévitable (comme une conséquence logique de sa prédication qui dérangeait beaucoup), j'accepte de mourir pour être fidèle jusqu'au bout à mon message. Le drame, c’est qu'on a souvent interprété la mort de jésus dans un sens sacrificiel, celui de Dieu le Père qui aurait eu besoin du sang de son fils pour sauver les hommes. Mais si on regarde les Évangiles, on voit que Jésus n'a jamais recherché ni la mort ni la souffrance. On lui a d'ailleurs reproché à l'époque de ne pas être un ascète.

- On lui reprochait en effet de boire avec ses disciples, d'être invité à des banquets...

- En effet. Il allait à des festins. Aux noces de Cana on nous dit même que, quand il n’y eut plus de vin, il changea l'eau en vin, ce qui n’est pas banal pour un prophète! Il était somptueusement reçu chez Lazare, Marthe et Marie qui étaient des gens aisés. jésus ne parait pas avoir cherché la douleur. Toutefois les Evangiles rapportent qu'avant de commencer sa vie publique il est resté quarante jours dans le désert, priant et jeûnant. Il est donc passé par une cure d'ascétisme. Toutes les grandes religions de la planète, notamment le bouddhisme, préconisent ce type de retraite spirituelle qui permet une purification du corps et de l'esprit. Mais cette expérience, limitée dans le temps, da rien de masochiste.
Si donc il est vrai que Jésus a accepté de passer par la souffrance, sans jamais l'avoir recherchée, on a assisté très tôt dans le christianisme à une dérive doloriste qui, c'est vrai, a duré assez longtemps, mais est maintenant en train de s'effacer.

- La dérive doloriste consistant à donner un prix à la souffrance en tant que telle ?

- A rechercher la souffrance et à penser : « Plus on souffre, plus on est chrétien ». Dès les premiers siècles qui ont suivi la mort de jésus, un certain nombre d'ascètes ou d'athlètes chrétiens ont pensé qu'ils ne souffriraient jamais assez pour expier leurs fautes. C'était le résultat d'un sentiment aigu du péché.

- L'iconographie chrétienne a, pendant des siècles, représenté un Christ ressuscité et glorieux. Puis les images du Christ souffrant sur la croix se sont répandues en Occident. Pourquoi ce changement d'image?

- Une transformation s'est effectivement produite à cet égard dans la chrétienté latine, surtout à partir du XIIIe siècle, probablement sous l'influence de saint François d'Assise et des franciscains. François d'Assise a essayé de s'identifier au Christ souffrant et il a reçu dans ses mains et ses pieds la marque des clous de la Passion. C'est ce qu'on appelle les « stigmates ». Le renom de saint François d’Assise fut énorme au Moyen Âge ; on le qualifia même d'« autre Christ », de « nouveau Christ ». Pour les gens de l'époque, c'était le plus grand saint depuis Jésus. De tempérament sensible et affectueux, il voulut souffrir pour celui qu'il aimait passionnément. Et la spiritualité franciscaine, en se répandant à travers toute la chrétienté, multiplia les images de la crucifixion, par opposition au Christ en gloire de la période antérieure. Mais tout le christianisme ne se réduit pas à cette dérive doloriste, qui a pris des formes diverses selon les lieux et les époques. Le chrétien fidèle à l'esprit des Évangiles est quelqu'un qui se dit : Si la souffrance et la douleur arrivent - ce qu'à Dieu ne plaise ! -, eh bien, il faut en faire le meilleur usage pour moi et pour les autres.

jugement individuel et jugement dernier

- N’a-t-il pas, au moins dans le christianisme, une distinction entre le jugement particulier de l’âme qui intervient après la mort et le jugement collectif de l'humanité qui aura lieu à la fin des temps ?

- La théologie chrétienne traditionnelle, surtout au Moyen Âge et durant la période moderne, a distingué en effet un jugement individuel, qui a lieu aussitôt après la mort, du jugement général de l'humanité.

- Qui interviendrait après la fin des temps ?

- juste à la fin des temps, lorsque Dieu décidera darrêter le cours du temps et de l'histoire. Alors se situera, selon les Évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) et lApocalypse, un événement cosmique appelé « Parousie ». La Parousie, C'est le retour du Christ ressuscité et glorieux qui vient juger les vivants et les morts. jésus l'annonce très explicitement : «En ces jours-là, après cette détresse, le soleil S'obscurcira, la lune ne brillera plus, les étoiles se mettront à tomber du ciel et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l'homme venir, entouré de nuées, dans la plénitude de la puissance et de la gloire. Alors il enverra les anges et, des quatre vents, de l'extrémité de la terre à l'extrémité du ciel, à rassemblera ses élus. » (Marc, 13, 24-27.)

Qui seront les élus ?

- je n’ai pas qualité pour le dire. Mais je crois important de se reporter sur ce sujet au chapitre 25 de Matthieu. On y lit que le critère de jugement ne sera pas un critère théologique, de foi ou de croyance, mais un critère d'amour et de service rendu aux autres. Il vaut la peine de rappeler ce texte célèbre, qui est au coeur de notre sujet : « Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, alors il siégera sur son trône de gloire. Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres. Il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j'ai eu faim et vous M'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous M'avez donné à boire; j'étais un étranger et vous M'avez recueilli; nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous M'avez visité; en prison, et vous êtes venus à moi." Alors les justes lui répondront : "Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire, étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir, malade ou en prison et de venir à toi?" Et le roi leur répondra : "En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l'avez fait!" » (Matthieu, 25, 31-40.)

- Puisque ce jugement qui interviendra à la fin des temps concerne chaque individu, en quoi la sentence sera-t-elle différente du jugement particulier de l'âme après la mort ?

- Il n’y aura pas de changement de sentence. Mais le jugement particulier, comme son nom l'indique, S'adresse à celui qui vient de mourir, tandis que devrait avoir lieu, à la fin des temps, une sorte de récapitulation générale où l'humanité tout entière ferait son bilan. Toutefois, à ce sujet, des questions théologiques ont été fort discutées dans les premiers siècles de l'Église et une partie du Moyen Age. On s'est demandé notamment si les élus, après la mort et avant le jugement dernier, jouissaient de la totalité du bonheur du paradis. Ou s'il n'y avait pas, indépendamment du purgatoire, une sorte de territoire et de temps d'attente, un paradis terrestre retrouvé dans l'au-delà, avant le passage définitif au ciel. Cette conception a été rejetée par l'Église catholique au moment des papes d'Avignon, au XIVe siècle. Il faut d'ailleurs préciser que, historiquement, la prédication a d'abord surtout mis l'accent sur le jugement dernier. Puis, à mesure que la pastorale et le catéchisme se sont développés, on a davantage insisté sur le jugement particulier. Ainsi dans les sermons des XVIIe, XVIIIe, XIX siècles, on parle beaucoup plus du jugement particulier que du jugement dernier. Aujourd’hui, ces distinctions sont devenues beaucoup plus floues. je dirai que, pratiquement, la prédication n’en parle plus.

- Il y a encore, nous semble-t-il, un débat qui a agité la chrétienté, qui est celui de la résurrection des corps. Après la mort, l'âme resterait en attente d'un « corps glorieux » qui ne lui serait attribué qu'au jugement final.

- Dans le credo chrétien - d'abord dans le « Symbole des apôtres » qui est plus ancien, puis dans le credo de Nicée de 325 -, il est dit : «Je crois à la résurrection de la chair et à la vie éternelle. » C'est la fin du credo, l'épisode final. Encore une fois, je parle en tant qu'historien; je ne me prononce pas personnellement; j'expose la conception traditionnelle. Le jugement particulier est celui de l'âme.

Vous qui avez écrit plusieurs ouvrages sur le paradis, pouvez-vous nous dire en quelques mots à quoi ressemble le paradis dans la vision juive, chrétienne, musulmane?

- je ne suis pas un spécialiste du judaïsme et de l'islam. Ma réponse sera donc prudente. Il me semble que le judaïsme ancien mettait surtout l’accent sur l'horizon messianique. Alors la Création ne serait plus séparée du monde divin. L’adoration du Dieu unique et la fraternité universelle marqueraient la fin des aléas de l'histoire. En outre, la prophétie d'Ézéchiel évoquant la résurrection des ossements desséchés a été comprise, sans doute plus tard, comme l'annonce dune renaissance à la vie éternelle. La réalité de celle-ci semble avoir été la conviction de la plupart des juifs contemporains de jésus, à l'exception des Sadducéens. Reste que, globalement, l'insistance sur l'existence d'un paradis dans l'au-delà ne me parait pas avoir été - ou être - très présente dans le judaïsme.
Elle est plus accentuée dans le Coran qui, en de nombreux versets, assure qu'il y aura un jugement dernier, une récompense éternelle pour les justes et une punition définitive pour les méchants. Le paradis de l'au-delà est toujours décrit comme un jardin d'Éden retrouvé avec des plaisirs très concrets. La sourate XLIV prophétise : « Les gens pieux seront dans une demeure où ils se sentiront en sécurité. Ils se tiendront au milieu de jardins et de sources d eau vive. Ils se vêtiront d'étoffes fines de soie et de brocart, étendus face à face sur des lits de repos. Ainsi. Et nous les aurons mariés avec des vierges dont les yeux noirs auront de larges prunelles sur un fond de blanc éclatant. Ils y demanderont, confiants, toutes sortes de fruits. Ils n'y goûteront pas la mort, après leur première mort, et Dieu les aura préservés du tourment de la Géhenne. »
Avant l’islam le christianisme annonça de la façon la plus nette le jugement dernier et la « résurrection de la chair », rendue possible par la résurrection du Christ. D'où cette annonce de saint Paul aux Romains (8,11) - « Celui qui a ressuscité le Christ Jésus donnera aussi la vie à nos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. » En revanche, si l'on met à part les riches évocations de la Jérusalem céleste qui figurent dans l’Apocalypse, on doit constater que les Évangiles et les autres textes du Nouveau Testament ne donnent aucune description de l'au-delà. Ensuite les Pères de l'Église, et encore saint Benoît dans la règle qu'il écrit pour ses moines, répètent inlassablement, en l'appliquant 'à l'éternité bienheureuse, la parole de saint Paul: « Nous enseignons... ce que l'oeil n'a pas vu, ce que l'oeil n’a pas entendu, et ce qui n'est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. » (1 Cor., 2, 9.) je tiens à souligner cette discrétion chrétienne devant le mystère de l'au-delà.

- Et qu’en est-il de l’enfer ?

- Concernant le catholicisme, la doctrine traditionnelle, qui est celle d’un saint Augustin par exemple, postule l'existence d’un lieu de souffrance éternel pour ceux qui auraient commis un mal considérable en cette vie et ne s'en seraient jamais repentis. De nos jours, dans l’Église catholique, même si ce n’est pas officiel, on s'interroge beaucoup sur l’enfer. Tout le premier, je m'interroge sur cette question.

Quel est votre point de vue personnel ?

- Pour moi, l'enfer c'est la « seconde mort » dont parle saint jean. je crois qu'effectivement, à la mort, il y a un bilan et qu’il faut rendre des comptes sur ce qu’on a fait de sa vie. À ceux qui ont été plus favorisés que d’autres et ont reçu plus de dons et de possibilités, a sera demandé davantage. Mais il faudra tout de même rendre des comptes, dans la mesure du moins où l'on aura été responsable de sa vie.
Ceux qui auront vraiment et gravement commis le mal, comment pourraient-ils accéder au bonheur éternel? Dans mon esprit ils seront plongés dans la « seconde mort ». Il ne s’agira pas d'un lieu ou d'un état de souffrances éternelles - idée qui m’est insupportable -, mais néanmoins d'une punition éternelle. Une condamnation à une mort définitive.

Vous voulez dire qu'ils retourneront au néant ?


- Ils seront condamnés au néant qui sera leur punition. Alors que les justes ressuscités seront appelés au bonheur éternel. Autrement dit, les rejetés verront au moment de la résurrection la joie des élus, une joie dont ils savent qu'elle durera toujours, et eux comprendront alors qu'ils sont condamnés à une mort sans appel.

- Vous croyez donc à l'idée d'une punition éternelle ?

- Oui, mais pas à des souffrances sans fin. Toute la Bible nous dit que « Dieu est justice et miséricorde ». C'est la foi commune des trois religions du Livre. Or si la justice de Dieu exige une punition pour les actes graves, sa miséricorde m’interdit de croire que cette punition puisse être une souffrance éternelle. C'est pourquoi je me rallie à cette solution de la « seconde mort », qui est un anéantissement définitif C'est une solution que je n’ai pas inventée et qui était, par exemple, celle de saint Irénée au ne siècle apr. J.-C. Saint Irénée disait en substance : si des pécheurs confirmés, obstinés, se sont coupés de Dieu, ils se sont aussi coupés de la vie. S'ils se sont coupés de la vie, comment pourraient-ils continuer à vivre? Voilà le raisonnement de saint Irénée, que je reprends à mon compte.

- Mais s’ils demandent pardon ?

- Vous avez raison, car je crois que le pardon de Dieu est infini, mais je parle de ceux qui se seront obstinés jusqu'à récuser le pardon.

- Et qu’en est-il du purgatoire ?

- Le purgatoire, c'est encore une autre solution, qui a été envisagée dès les temps de l'Église primitive. C'est notamment la solution d'Origène. Mais l'expression n'est pas bonne, car comme l'a très bien montré Jacques Le Goff, le mot et le lieu sont apparus seulement au XIIe siècle. En revanche, la notion de peine purgative est très ancienne et a précédé le lieu et le substantif Selon Origène, à l'exception des saints qui iront droit au paradis, tous les hommes pécheurs seront soumis après leur mort à une sorte de recyclage, à des purifications successives qui se réaliseront dans une certaine souffrance mais avec l'espérance, à l'horizon, du bonheur éternel. Certains passeront facilement les différentes étapes de cette révision, et d'autres devront beaucoup s'améliorer pour arriver finalement à la félicité suprême. Mais tout le monde y arrivera. L’enfer, alors, n’existe plus, sous quelque forme que ce soit. La théologie chrétienne a donc très vite imaginé deux solutions possibles, celle d'Origène et celle de saint Irénée, pour évacuer l'idée d'un lieu de souffrances éternelles. Je préfère celle de saint Irénée, qui s'accorde mieux avec les scènes du Jugement dernier évoquées dans les Évangiles. Mais ce n’est qu’une conviction personnelle!
Pour en revenir à la fin des temps, dans tous les cas - que vous preniez la solution de saint Irénée, celle d'Origène, ou encore celle de saint Augustin - il y a bel et bien, à partir de a résurrection finale et du jugement général, le passage de l'histoire à l'éternité.

Jésus inaugure la fin des temps

- Le Nouveau Testament, en maints endroits, présente la venue de jésus comme inaugurant la fin des temps. Selon Paul par exemple, jésus arrive quand « les temps sont accomplis ». Qu’est-ce que cela signifie ?

- Pour les auteurs du Nouveau Testament, c'est indiscutable, jésus inaugure les temps derniers et commence la réalisation des promesses eschatologiques - celles qui concernent le sort ultime de l'homme et du monde. La formule « les temps sont accomplis » signifie que l'humanité entre dans la dernière période de son aventure et que la fin définitive de l'histoire approche. Le Royaume est en train d'arriver. Les chrétiens distinguent deux avènements du Christ : le premier fut la naissance de jésus, réincarnation du Verbe de Dieu. Le second sera la « Parousie », C'est-à-dire, je vous l'ai dit, le retour en gloire du Christ ressuscité qui viendra juger les vivants et les morts. Avec le premier avènement, nous sommes entrés dans les derniers temps de l'histoire, et celle-ci s'achèvera avec l'ultime avènement du Christ.
- La deuxième lettre de saint Pierre (3, 8-13) est très éclairante sur l'attente et l'impatience des premières communautés chrétiennes relativement aux derniers temps. Permettez-moi de vous en lire un extrait: « Il y a une chose, mes amis, que vous ne devez pas oublier: pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. Mais a fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent mais que tous parviennent à la conversion. Le jour du Seigneur viendra comme un voleur, jour où les cieux disparaîtront à grand fracas, où les éléments embrasés se dissoudront et où la terre et ses oeuvres seront mises en jugement... Nous attendons selon sa promesse des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habitera ».

J'aurai certainement l'occasion de revenir plus loin dans notre conversation sur la complication que l'Apocalypse a introduite dans les attentes eschatologiques. Disons simplement pour l'instant qu'elle les a dédoublées en annonçant d'abord un retour glorieux du Christ venant régner pendant mille ans sur la terre, puis l'avènement de la Jérusalem définitive dans le ciel.

- Pouvez-vous dire un mot d’Hénoch et Élie, ces deux personnages mystérieux de l’Ancien Testament qui sont censés revenir juste avant la fin des temps ?

- Hénoch est un des personnages les plus énigmatiques de la Bible. Il fait partie des premiers descendants d'Adam et Eve, ces patriarches d'avant le Déluge, qui vécurent très longtemps. Selon le récit de la Genèse - que je considère encore une fois comme mythique - Hénoch vécut en tout trois cent soixante-cinq ans et ne mourut pas. « Ayant suivi les voies de Dieu, il disparut, car Dieu l'avait enlevé », nous dit la Bible (Genèse, 5, 24). Élie, quant a lui, est un grand prophète d'Israël qui aurait vécu vers le IXe siècle av. J.-C. Selon la Bible, il ne serait pas mort non plus mais aurait été emporté au ciel, sous les yeux ébahis de son disciple Élisée, dans un char de feu : « Tandis qu'ils poursuivaient leur route tout en parlant, voici qu'un char et des chevaux de feu les séparèrent l'un de l'autre : Élie monta au ciel dans la tempête. » (2 Rois, 2, 11.) Selon la Bible, ces deux personnages ont donc en commun - et je crois bien qu'ils sont les seuls dans ce cas - d'avoir été enlevés au ciel par Dieu sans avoir connu la mort. Une tradition apocalyptique juive s'est alors développée autour de l'idée que ces deux personnages reviendraient à la fin des temps pour préparer l'arrivée du Messie. l'époque de jésus, période de forte attente messianique, de nombreux groupes religieux juifs attendaient ainsi le retour dHénoch et surtout du prophète Élie. C'est pourquoi les émissaires des grands prêtres demandèrent à Jean-Baptiste qui baptisait dans le Jourdain : « Es-tu Élie ? » (jean, 1, 2 1), c'est pourquoi aussi plusieurs juifs religieux crurent que Jésus était Élie (Marc, 6,15).

- Y a-t-il un lien entre Hénoch et Élie d'une part, et de l’autre les fameux « deux témoins » de l’Apocalypse ?

- Certainement. S'inspirant de la tradition apocalyptique juive, l’Apocalypse de jean, qui clôt le Nouveau Testament, reprend ce thème des deux prophètes de la fin des temps. Selon l’Apocalypse, un grand combat eschatologique précédera le retour du Christ. Durant cette lutte, Dieu enverra deux témoins qui rendront témoignage à la Vérité puis seront mis à mort par la « Bête », sorte d'incarnation du mal. Mais « après trois jours et demi, un souffle de vie, venu de Dieu, entra en eux et ils se dressèrent », nous dit l’Apocalypse. « Alors une grande frayeur tomba sur ceux qui les regardaient. Ils entendirent une voix forte, qui, du ciel, leur disait : Montez ici. Et ils montèrent au ciel dans la nuée, sous les yeux de leurs ennemis. » (Apocalypse, 11, 11- 12.) Les noms d'Hénoch et d'Élie ne sont pas mentionnés explicitement, mais la tradition chrétienne les a souvent assimilés à ces deux « témoins » de la fin des temps. En particulier au Moyen Âge, dans l'iconographie notamment. On confectionnait par exemple des cartes du monde avec au sommet et à l'est le jardin d'Éden, Adam et Ève étant de part et d'autre de l'arbre, et symétriquement, à l'ouest, Hénoch et Élie pour annoncer la fin des temps. Ainsi la cartographie elle-même partait du jardin d'Eden pour aboutir au jugement dernier. Telle était bien, pour les chrétiens de l'époque, la vision de l'histoire de l'humanité.

- Puisque nous parlons de l’Apocalypse, pouvez-vous nous dire comment ce texte parle de la fin des temps ? Qu’elles seront les signes annonciateurs de la fin du monde et du jugement dernier ?

- L’Apocalypse attribuée à jean n'est pas le seul texte du Nouveau Testament qui évoque la fin des temps. Dans les Évangiles synoptiques, Jésus tient parfois des discours eschatologiques. son époque, ce genre littéraire était florissant. L’idée dominante, c'est qu'on n’accédera pas à la Jérusalem céleste et éternelle sans qu'il y ait eu auparavant un combat définitif entre le Bien et le Mal. Cette idée était déjà répandue. Elle trouva un accomplissement dans les Évangiles et l’Apocalypse. En relisant les Évangiles on peut y relever un certain nombre de signes que Jésus présente comme annonciateurs de la fin des temps : des guerres, des tremblements de terre, des signes dans le ciel, les puissances des cieux seront ébranlées, les hommes seront dans l'angoisse, l'iniquité sera généralisée. « Y aura-t-il encore la foi sur la terre? » se demande même Jésus. Mais il précise par ailleurs que « la bonne nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier... alors viendra la fin » (Mathieu, 24, 14). C'est une des raisons pour lesquelles Christophe Colomb, en découvrant l’Amérique, eut la certitude de vivre les temps ultimes, puisque l’Évangile allait être annoncé à des peuples jusque-là inconnus. Et puis il y a la prophétie de Jésus qui annonce la destruction prochaine du Temple de Jérusalem (destruction qui aura lieu une quarantaine d'années après sa mort), et cette parole assez troublante sur le destin du peuple d'Israël « Ils tomberont au fil de l'épée; ils seront emmenés captifs dans toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations jusqu'à ce que soit accompli le temps des nations. » (Luc, 21, 24.) À partir de cette parole, certains n'ont pas manqué d'interpréter le retour récent du peuple juif en Israël comme l'un des signes annoncés par Jésus, signifiant l'imminence de la fin des temps.

- Tout au long de l'histoire, les Occidentaux n'ont pas cessé de lire les événements étonnants ou dramatiques de leur époque comme des signes de la fin des temps...

- Bien entendu ! Et notamment certains événements particulièrement tragiques - pestes, Grand Schisme de la fin du XIVe siècle et du début du XVe, guerres de religion. Incontestablement, on a interprété ces événements dramatiques de l'histoire occidentale à travers le prisme de la littérature apocalyptique. On concluait facilement que des « échéances eschatologiques » - et c'est à dessein que j'emploie cette expression - étaient proches. Échéances qui pouvaient être soit la fin des temps, soit le passage aux mille ans de bonheur sur terre. Car il y a eu les deux catégories d'échéances eschatologiques.

- Vous faites allusion aux croyances millénaristes qui s'inspirent de l’Apocalypse. Avant d’y venir, parlez-nous de ce texte qui a tant marqué l'histoire de l’Occident. Qui est l’auteur de l’Apocalypse ?

- La tradition attribue ce livre à saint jean, le disciple bien-aimé de Jésus, qui serait également l'auteur du quatrième Évangile et de plusieurs épîtres. Beaucoup d'exégètes contemporains récusent cette attribution, penchant plutôt pour une oeuvre collective émanant de cercles chrétiens d'Éphèse qui se considéraient comme les héritiers de l'enseignement de l'apôtre Jean. je ne me prononce pas sur cette question qui n’est pas de ma compétence. Ce dont on est plus sûr, c'est que ce livre a été rédigé à la fin du Ie, siècle, vers 90, lors des persécutions de Domitien. Ces prophéties apocalyptiques voulaient redonner courage à des gens persécutés. Pour la plupart des commentateurs, il ne fait pas de doute que « la Bête », « le Dragon », dont il est question tout au long du livre n'est autre que Rome - la Rome qui persécute. Il S'agit de dire en substance aux chrétiens victimes de la persécution : Vous souffrez à cause de votre foi, mais tenez bon car la victoire du Bien sur le Mal est assurée.

- Que veut dire « Apocalypse » ?

- « Révélation ». C'est le « livre des révélations », qui dévoile ce qui était caché. L’ouvrage commence d'ailleurs ainsi : « Révélation de Jésus-Christ : Dieu la lui donna pour montrer à ses serviteurs ce qui doit arriver bientôt. Il la fit connaître en envoyant son ange à jean son serviteur, lequel a attesté comme parole de Dieu et témoignage de jésus Christ tout ce qu'il a vu. Heureux celui qui lit, et ceux qui écoutent les paroles de la prophétie et gardent ce qui s'y trouve écrit, car le temps est proche. »

Quelle est la trame de ce livre ?

- Tout d'abord l’Apocalypse s'adresse à sept Églises d'Asie, qui sont nommées. Elle annonce le jugement final de l'humanité, mais précédé par trois séquences. Tout d'abord un temps de longues et douloureuses épreuves cataclysmes, catastrophes, etc. Ensuite une période de paix terrestre de mille ans, pendant laquelle le diable sera enchaîné. Enfin une dernière période, très brève mais terrible, le combat final entre le Bien et le Mal précédant immédiatement la fin des temps, le jugement dernier et l'éternité définitive où les élus seront groupés autour du trône de l’Agneau, celui-ci représentant Jésus le Rédempteur.

- Donc vous pouvez nous rassurer : on est sûr que c’est le Bien qui va l’emporter !

- Il n’y a aucun doute, l'histoire finit très bien! Il faut lire et relire les pages magnifiques qui terminent le livre. S'inspirant tout d’abord des visions du prophète Isaïe, elles décrivent les « cieux nouveaux », c'est-à-dire l'éternité - « Alors je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu et la mer n’est plus. Et je vis la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, comme une épouse qui s'est parée pour son époux. Et j'entendis, venant du trône, une voix forte qui disait : Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il demeurera avec eux. Ils seront son peuple et lui sera le Dieu qui est avec eux. Il essuiera toutes larmes de leurs yeux. La mort ne sera plus. Il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni souffrance, car le monde ancien a disparu. Et celui qui siège sur le trône dit : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. » Puis il dit : « Écris : ces paroles sont certaines et vraies.» Et il me dit : "C'en est fait. je suis l'Alpha et l'Oméga, le commencement et la fin. À celui qui a soif, je donnerai de la source d’eau vive, gratuitement. » (Apocalypse, 21, 1-6.) S'inspirant ensuite des visions du prophète Ezéchiel, l'auteur décrit la cité sainte où vivront les élus « [un ange] me transporta en esprit sur une grande et haute montagne et il me montra la cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, d'auprès de Dieu. Elle brillait de la gloire même de Dieu, son éclat rappelait une pierre précieuse comme une pierre d'un jaspe cristallin. » (Apocalypse, 2 1, 10-11.) La cité « n'a pas besoin de soleil ni de lune car c’est la gloire de Dieu qui l'éclaire, son flambeau c'est l’Agneau. Les nations marcheront à sa lumière, les rois de la terre y apporteront leur gloire. Ses portes ne se fermeront pas au long des jours car en ce lieu il n’y aura plus de nuit » (21, 23-24). Et le livre s'achève sur ces paroles du Christ: « Oui, mon retour est proche. »

- Umberto Eco fait remarquer que l'on pense spontanément à l’Apocalypse comme à un livre de malédiction, alors qu'il s’agit en fait d'un livre d’espérance...

- Il a entièrement raison! C'est un livre de consolation et d'espérance. On a fait une lecture dramatique de ce livre en focalisant l'attention sur les épisodes catastrophiques. Mais finalement il s'agissait de dire aux Églises persécutées d'Asie : vous traversez un temps d’épreuve, mais il se terminera bientôt. Alors ce sera le bonheur définitif et le mal sera vaincu pour toujours.

(à suivre...)

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MessageSujet: Re: L’Apocalypse Revisitée par Jean Delumeau...   Jeu 9 Nov 2017 - 17:12

L’Apocalypse Revisitée par Jean Delumeau...

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- L’APOCALYPSE REVISITEE - par Jean Delumeau -

(Suite et Fin du texte).

Mille ans de bonheur

- C’est aussi la spécificité de l’Apocalypse que de clore le Nouveau Testament; c est le dernier des livres « révélés ».

- Certes, mais il faut savoir qu’on a eu du mal en Occident à accepter l’Apocalypse dans les livres canoniques, précisément à cause de la question du millénarisme, ces fameux mille ans de bonheur sur terre. Les autorités religieuses trouvaient que cette interprétation millénariste risquait d'éloigner les fidèles des préoccupations spirituelles et il a fallu plusieurs siècles pour que le livre soit admis dans le canon de la Bible.

- Vous avez publié récemment un livre entièrement consacré à cette question passionnante du millénarisme...

- J'avais publié en 1992 le tome premier d'une Histoire du paradis sous le titre Le jardin des délices. J'essayais d'y faire revivre la nostalgie du paradis perdu, telle qu’elle s'est exprimée dans notre civilisation occidentale. Il était logique que je compose ensuite un second ouvrage - je l'ai intitulé Mille Ans de bonheur - sur la durable espérance de retrouver dans l'avenir le paradis terrestre des origines. Cette espérance peut être qualifiée de « nostalgie du futur ». En rédigeant ce nouveau livre, je suis resté à l'intérieur d'un même projet global auquel je travaille depuis vingt ans et qui a visé à explorer successivement dans le passé les peurs et le besoin de sécurité de notre civilisation, puis à en faire revivre les rêves de bonheur. L’historienne américaine Marjorie Reeves a eu raison d'écrire : « Les rêves des hommes constituent une partie de leur histoire et ils expliquent
beaucoup de leurs actes. »

- Quand on parle de « millénarisme », on entend généralement l'attente de catastrophes appelées à marquer l'an 1000 ou l'an 2000. Or il ne sagit pas du tout de cela, comme nous l’expliquait Stephen Jay Gould mais d'une croyance en mille ans de paradis terrestre...

A l'approche de l'an 2000, la confusion est en effet constante entre la peur de la fin du millénaire et le « millénarisme », qui est l'espérance de mille années de bonheur terrestre, le chiffre mille ayant été entendu au cours des âgés tantôt strictement, tantôt de façon symbolique. La nostalgie d'un pays ou d'une terre sans mal ni malheur a existé dans de nombreuses cultures, par exemple celle des Guaranis, mais je me suis attaché dans mon enquête à la seule civilisation occidentale.

- L’Apocalypse est le point de départ des croyances miIlénaristes ?

- Pour l'Occident chrétien certainement. Mais il faut bien voir, encore une fois, que l’Apocalypse s'enracine dans une littérature apocalyptique juive très vivace. Dans l'Ancien Testament nombreuses furent les prophéties qui annoncèrent au peuple juif, en danger, persécuté, déporté ou humilié, un avenir radieux. Les plus exaltantes ont été attribuées à Isaïe : «Alors le loup habitera avec l'agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l'ourse auront même pâture, leurs petits même gîte. Le lion, comme le boeuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s'amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère le jeune enfant étendra la main. Le Seigneur essuiera les larmes sur tous les visages et, par toute la terre, il effacera l'humiliation de son peuple. C'est lui qui l'a promis.» (Isaïe, 11, 1-9, puis 25, 6-9.)
Parmi les textes de l’Ancien Testament qui ont profondément marqué le millénarisme chrétien, il faut aussi mentionner le célèbre songe que Daniel expliqua à Nabuchodonosor. Une statue composée de quatre matériaux de valeur décroissante était renversée par une pierre détachée mystérieusement de la montagne. La statue symbolisait, selon Daniel, quatre royaumes qui s'effondreraient successivement et que remplacerait un cinquième qui n'aurait pas de fin. Au XVIe siècle, le révolutionnaire Thomas Müntzer commenta ce texte devant les princes de Saxe et, au XVIIe, des millénaristes anglais se désignèrent eux-mêmes comme les « Hommes de la cinquième monarchie ».
Mais c'est bien entendu l'Apocalypse attribuée à saint Jean qui constitua la base principale du millénarisme chrétien, l'expression « mille ans » y étant explicitement mentionnée. L’auteur voit en effet un ange descendre du ciel et enchaîner le Dragon, C'est-à-dire le mal, « pour mille ans ». Alors les martyrs et tous ceux qui refusèrent d'adorer là Bête et son image « reprirent vie et régnèrent avec le Christ mille années. C'est la première résurrection... Les mille années écoulées, Satan, relâché de sa prison, s'en ira séduire les nations » (Apocalypse, 20, 1-7). Alors interviendront l'ultime bataille de Dieu contre le mal, puis la résurrection générale - car durant le règne des mille ans, seuls les justes étaient ressuscités - et enfin le jugement dernier. Ce qui constitue donc fondamentalement la croyance millénariste, c'est la conviction qu'entre le temps que nous vivons, avec ses malheurs et ses crimes, et l'éternité postérieure au Jugement dernier se situera une période intermédiaire de paix et de bonheur sur terre. Le Christ régnera alors sur celle-ci avec les « justes » ressuscités. Ce règne sera précédé et suivi par des séquences de cataclysmes et de guerres, la seconde, comme nous l'avons déjà évoqué, plus brève que la première.

- À partir de quand trouve-t-on historiquement, parmi les communautés chrétiennes, des traces de croyances millénaristes ?

Les chrétiens des premiers siècles me paraissent avoir assez largement adopté le millénarisme. Ce qui était normal dans un temps marqué par des persécutions. Les martyrs étaient invités à croire, en se référant notamment à l'Apocalypse, que leur mort serait rapidement suivie d'une résurrection, grâce à laquelle, par un retournement complet de situation, ils régneraient avec le Christ sur la terre de leur supplice. Parmi ces millénaristes chrétiens des premiers siècles on trouve notamment Papias, évêque de Hiérapolis en Asie Mineure, qui avait été un auditeur de saint jean, saint Justin, Palestinien martyrisé à Rome vers 165, saint Irénée, évêque de Lyon, mort en 202, Tertullien, mort en 222, et, après la « paix de l'Église », le grand écrivain Lactance.
Voici, selon Irénée, comment Papias, dont les écrits sont perdus, évoquait le Millenium « Il viendra des jours où des vignes croîtront, qui auront chacune dix mille ceps, et sur chaque cep dix mille branches, et sur chaque branche dix mille bourgeons, et sur chaque bourgeon dix mille grappes, et sur chaque grappe dix mille grains, et chaque grain pressé donnera vingt-cinq mesures de vin. » De même pour le grain, les fruits et toutes les semences. « Tous les animaux, usant de cette nourriture qu'ils recevront de la terre, vivront en paix et en harmonie les uns avec les autres et seront pleinernent soumis aux hommes. »
Quant à Justin, il affirme que, dans la Jérusalem glorieuse du Millenium, « on n'entendra plus la voix du gémissement ni la voix de la plainte; il n'y aura plus d'enfant né avant terme, ni de vieillard qui n'accomplisse son temps... On bâtira des maisons et on y habitera soi-même; on plantera des vignes et on mangera soi-même leurs produits ». La procréation existera toujours, mais il en sortira une race bénie. Que le millénarisme ait été alors une doctrine quasiment officielle nous est révélé par cette autre déclaration de Justin : « Pour moi et pour les chrétiens d'orthodoxie intégrale, tant qu'ils sont, nous savons qu'une résurrection de la chair arrivera pendant mille ans dans Jérusalem rebâtie, décorée et agrandie, comme les prophètes Ézéchiel, Isaïe et les autres l'affirment. »
Pour saint Irénée, la Jérusalem renouvelée du Millenium préparera la Jérusalem définitive du ciel, mais ne se confondra pas avec elle. « Ces événements, assure l'évêque de Lyon, ne sauraient se situer dans des lieux supra-célestes [ ... ] mais ils se produiront au temps du Royaume, la terre ayant été renouvelée par le Seigneur et Jérusalem reconstruite à l’image de la Jérusalem céleste. » Ainsi la première préparera la seconde. Enfin Lactance, rhéteur païen converti au christianisme et devenu précepteur du fils de Constantin, précisa de son côté: « Après la résurrection, le fils de Dieu régnera pendant mille ans parmi les hommes et les gouvernera par un gouvernement très juste. Ceux qui vivront alors ne mourront pas, mais pendant mille ans engendreront une multitude innombrable Alors le soleil deviendra sept fois plus chaud que maintenant. La terre manifestera sa fécondité et produira spontanément des moissons abondantes. Le miel ruissellera des montagnes. Le vin coulera dans les ruisseaux. Le monde enfin sera dans la joie, libéré de l'empire du mal. Les bêtes ne se nourriront plus de sang. »

- Vous nous disiez que l’Eglise a eu du mal à accepter l’Apocalypse parmi les livres canoniques à cause du millénarisme, mais à vous entendre, on a plutôt l'impression que l’Eglise primitive était acquise à cette thèse ?

- Il y a toujours eu des opposants farouches à la théorie du Millenium et saint Augustin est celui qui a le plus contribué à faire reculer la croyance millénariste, à laquelle il avait pourtant d'abord adhéré. Il se refusa à cautionner des perspectives d'avenir qui lui parurent plus charnelles que spirituelles. Il proposa donc une lecture symbolique de l’Apocalypse et enseigna que la naissance du Christ a fait commencer les mille ans de son règne terrestre, qui sera directement suivi du jugement dernier et de l’avènement de la Cité céleste. Il n'y a donc pas lieu d'attendre une période intermédiaire. Les instances officielles de l'Église entérinèrent désormais l'interprétation de l’Apocalypse donnée par saint Augustin. Ainsi, à la fin du Ve siècle, le célèbre décret du pape Gélase, qui distingue les écrits canoniques et les apocryphes, maintint l’Apocalypse parmi les premiers, mais jeta la suspicion sur les écrits millénaristes de Tertullien, Justin, Lactance, etc. Le refus par les autorités de l'Église eu ne lecture littérale du chapitre 20 de l’Apocalypse explique peut-être pourquoi l'iconographie consacrée au cours des âges au « livre des révélations » a, le plus souvent, omis l'évocation des mille ans du règne terrestre du Christ. Dans l'Église orthodoxe, on a d'ailleurs mis beaucoup plus longtemps à admettre l'Apocalypse parmi les écrits canoniques. Cela n’a pas été fait avant le XIVe siècle, et encore avec pas mal de réticences. Donc, dès le Ve siècle, le millénarisme a été marginalisé, ce qui ne veut pas dire qu'il n'a pas eu d'importance historique, bien au contraire.

- Vous montrez dans votre livre que le millénarisme reparut au grand jour au XIIe siècle, avec le moine calabrais joachim de Flore.

- Sans jamais employer le mot « Millenium », Joachim de Flore annonça en effet la venue d’un temps de l’Esprit durant lequel l'humanité vivrait dans une sainte pauvreté, dans la piété et dans la paix. L’histoire dans sa totalité se divisait pour lui en trois périodes : le temps « d'avant la grâce », celui « de la grâce » et, enfin, « celui que nous attendons, qui est proche » et qui sera celui d'une « plus grande grâce ». Traduisons : le temps de la loi mosaïque avant le Christ - l'âge du Père -, le temps marqué par la venue du Christ « sous la lettre de l'Évangile » - l'âge du Fils -, enfin le temps, désormais prochain, où triomphera l'« intelligence spirituelle » - l’âge de l'Esprit et de l’« Evangile éternel ».
Dans son ouvrage le plus connu, Concordia Novi et Veteris Testamenti (il faut traduire concordia par concordance), Joachim écrivait : « Le premier état fut celui de la science [C'est-à-dire celui ou l'on est obligé d'apprendre] ; le second est celui de la sagesse; le troisième sera celui de la plénitude de l'intelligence. Le premier fut celui de la servitude; le second est celui de la dépendance filiale; le troisième sera celui de la liberté. Le premier s'est déroulé sous le fouet; le second est sous le signe de l'action; le troisième sera celui de la contemplation. La crainte a caractérisé le premier; la foi, le second. La charité marquera le troisième. Le premier était le temps des esclaves; le second est celui des hommes libres; le troisième sera celui des amis. Le premier était le temps des vieillards; le second est celui des jeunes gens; le troisième sera celui des enfants. Le premier était sous la lumière des étoiles, le second est le moment de l'aurore, le troisième sera celui du plein jour. » Mort en 1202, Joachim estimait qu’une période critique allait incessamment commencer, qui durerait jusque vers 1260, et qu'après ce temps de turbulences la « religion monastique » ferait régner la paix sur le monde. Il n'a évoqué qu'en termes sobres ce futur bonheur spirituel, et pourtant terrestre. L’important est que, rompant avec l'interprétation augustinienne de l'Église officielle, il revint à l'eschatologie des premières générations chrétiennes - celle qui intercalait une période de félicité sur terre entre notre histoire tourmentée et le jugement dernier. On a qualifié son message de « remontée du refoulé eschatologique ».

- Pourquoi ce moine pacifique a-t-il suscité une postérité révolutionnaire, parfois extrêmement violente ?

- je vois deux raisons à cela. D'abord, il annonçait qu’à l'Église des clercs allait succéder celle des contemplatifs - des moines, tous pauvres. C'était porter involontairement un coup à l'institution ecclésiastique. Ensuite il a souvent utilisé la formule évangélique « les derniers seront les premiers », qu'il a' complétée par l'affirmation qu’on vient d'évoquer et selon laquelle le temps des vieillards et des adultes sera suivi par celui des enfants : les parvuli régneront sur le monde et confondront les superbes et les puissants. Ces formules expliquent le rôle joué par les franciscains, amoureux de la pauvreté, dans la diffusion des idées joachimistes. Elles expliquent aussi que des esprits moins iréniques que Joachim eussent transformé sa pensée en un millénarisme radical et violent. Mais son influence a débordé les milieux extrémistes et même chrétiens. Dante l'a qualifié de « prophète ». Christophe Colomb et Campanella l'ont plusieurs fois cité. Au XIX siècle, Hegel et Auguste Comte reprennent sa division de l'histoire en trois périodes. George Sand le place au centre de son roman, Spiridion, qui évoque l'avènement d'une religion de l'humanité. Michelet voit en lui l’annonciateur de « l'âge du libre esprit et de la science ». Encore en 1921, le marxiste allemand Ernst Bloch le range parmi ceux qui ont fait « briller l'ardente étincelle qui ne s'éteindra pas ».

- Le célèbre voyant Nostradamus, protégé de Catherine de Médicis, qui annonce dans ses fameuses Centuries l'avènement d'un «grand Monarque » qui régnera sur la terre, était-il, lui aussi, influencé par les thèses millénaristes et joachimistes ?

- Il y a dans les Centuries de Nostradamus quelques formules millénaristes. Mais un fait historique plus important à souligner est que le message, plus ou moins bien compris, de Joachim de Flore s'est combiné dès le XIIIe siècle avec une autre tradition eschatologique plus ancienne. Au IVe siècle, puis à nouveau au VIIe, furent rédigés des textes prophétiques qu’on désigne sous le nom de Sibyllines chrétiennes. Ils annonçaient que, pendant une centaine d’années environ (mais cent ans pour les gens d'autrefois c'était beaucoup plus long que pour nous), un roi ou un empereur chrétien, le souverain des « derniers jours », installé à Jérusalem, ferait sous son sceptre l'unité de la terre habitée, lui apporterait la paix et convertirait toute l'humanité à la religion du Christ. A la fin de son règne, il déposerait sa couronne sur le Golgotha. Suivraient la dernière offensive de l'Antéchrist, puis la fin du monde. Les Sibyllines chrétiennes circulèrent durant tout le Moyen Âge et furent imprimées à la fin du XVe siècle. Elles véhiculaient, comme le millénarisme traditionnel, l'annonce qu'avant le Jugement dernier prendrait place un âge d’or chrétien. D'où l'amalgame qui se produisit entre ces deux perspectives eschatologiques. Il est fort probable que le « grand Monarque » dont parle Nostradamus était ce souverain des derniers jours.

- L’espérance de voir le souverain des « derniers jours » régner à Jérusalem n’a-t-elle pas sous-tendu l’entreprise des croisades ?

C'est évident. Ensuite les rois de France, les empereurs d'Allemagne, les souverains espagnols et ceux du Portugal tentèrent simultanément ou successivement de la faire jouer en leur faveur. Cette espérance était présente dans l'entourage de Charles VIII de France et explique au moins en partie son expédition en Italie (1494) à laquelle devait faire suite la reconquête de Jérusalem. Elle fut une des pensées maîtresses de Christophe Colomb. Son projet constant fut d'aller par l'ouest vers des pays réputés riches - notamment la Chine - en or, en argent, en métaux précieux, et, avec les richesses qu'il aurait obtenues, de financer la reconquête de Jérusalem par les rois d'Espagne, qui eussent été ainsi les souverains des derniers jours.

Les grandes heures du millénarisme

- Millénarisme et violence sont souvent allés de pair. C’est la conviction de Norman Cohn, dans son livre publié en français sous le titre Les Fanatiques de l'Apocalypse.

- Un livre remarquable ! En effet, tout au long de l'histoire certains groupes ont voulu imposer le Millenium par la force. Les manifestations les plus violentes de ce millénarisme révolutionnaire furent le mouvement des radicaux tchèques dans les années 1420, la révolte des « paysans » de Thuringe dont Thomas Müntzer prit la tête en 1525, l'occupation de Münster, en 1534-1535, par des anabaptistes exaltés qui crurent que le Christ allait y descendre pour en faire la nouvelle Jérusalem !

C est l'épisode évoqué par Marguerite Yourcenar dans l’Oeuvre au noir.

- En effet. Il y eut aussi les complots ourdis en Angleterre, au milieu du XVIIe siècle, par les « Hommes de la cinquième monarchie ». J'ai rappelé tous ces faits dans mon livre, apportant notamment sur les extrémistes tchèques du XVe siècle des documents inconnus jusqu'ici hors de Bohême. J'ai aussi pu fournir une analyse détaillée d'un ouvrage étrange, le Livre aux cent chapitres, rédigé aux alentours de 1500 par un Alsacien exalté anonyme qu’on a pris l'habitude d'appeler « le Révolutionnaire du Haut-Rhin ». Néanmoins, j'ai surtout voulu montrer l'importance et la diversité du millénarisme, bien au-delà des mouvements séditieux égalitaristes.

- Quels pays ont été le plus atteints par l'utopie millénariste ?

- On ne sait pas assez, hors des pays lusitaniens, que le Portugal a été traversé, du XVe au XVIIe siècle inclus, par de profonds courants millénaristes sans la connaissance desquels l'histoire de ce pays reste incompréhensible. On a ainsi pu écrire qu'au Portugal « la persistance du messianisme animant la mentalité d’un peuple, pendant un temps aussi long et en conservant la même expression, est un phénomène qui, à l'exclusion du peuple juif, n'a pas déquivalent dans l'histoire ». La recherche récente a montré qu'il fallait donner une signification eschatologique aux projets et aux expéditions outre-mer de Manuel le Fortuné. Il songeait à une sorte de royauté universelle et messianique, le cinquième empire de Daniel, qui verrait le Portugal amener à la religion du Christ toutes les nations non chrétiennes. Fait particulier au Portugal : les trovas (chansons), notamment celles du cordonnier inspiré Bandarra, composées entre 1530 et 1546, annonçaient l'apparition prochaine d'un roi encore caché - l'Encoberto - qui serait le sauveur du monde. L’espérance en la réapparition du roi Sébastien, disparu en 1578 lors d'une bataille contre les « Maures » au Maroc, s'inscrit dans cette tradition. Le sébastianisme, au XVIIe siècle, se transforma en un authentique millénarisme, et cela grâce notamment à Antonio Vieira.
Le jésuite Antonio Vieira (1608-1697), le plus célèbre prédicateur portugais de son temps, et qui compta dans son pays parmi les grands noms de la littérature baroque, était en effet un authentique millénariste. Né au Brésil, il y passa une partie de sa vie et y mourut. Il fut un infatigable défenseur des Indiens. Partisan de l'indépendance du Portugal par rapport à l’Espagne, il salua en Jean IV de Bragance le restaurateur de la patrie et le « roi caché » qu'avaient annoncé les trovas de Bandarra. Indépendamment de ses sermons à caractère eschatologique, Vieira a exprimé ses conceptions millénaristes dans trois principaux écrits : les Esperanças de Portugal (1659) ; l'Historia do futuro, commencée probablement en 1649 et jamais achevée; enfin la Clé des prophéties (en latin) dont il parla pour la première en 1663, ouvrage lui aussi inachevé et dont il ne reste que des fragments.
Vieira, dans ses livres, a passé beaucoup de temps à prouver que les prophéties de David, Isaïe et Daniel annonçaient le cinquième empire du monde, et il a vu dans les voyages de découverte jusqu'aux extrémités de la terre le début de son avènement. Après avoir démontré qu'il y aura un cinquième empire, il pose la question: sera-t-il dans ce monde ou dans l'autre ? Il répond catégoriquement: « C'est le sentiment commun des saints, reçu et suivi par tous les commentateurs, que ce règne et empire du Christ, prophétisé par Daniel, est un empire de la terre et sur terre. » ans la conception de Vieira, le Christ ne régnera pas directement sur le monde régénéré, mais à exercera sa souveraineté par ses deux représentants, le pape et le roi du Portugal, l'Église étant alors parvenue à son ultime état de perfection. Jérusalem sera restaurée dans toute sa gloire. Le péché disparaîtra par la conversion des infidèles et la mort anticipée des pécheurs refusant de se convertir. Dans cette cinquième monarchie la vie continuera comme aujourd’hui avec agriculture, industrie et commerce, mais sans guerre. Cet état de perfection durera mille ans, avant le retour de l'Antéchrist et la fin du monde. Lisbonne sera au centre de cet empire du Christ sur terre, car elle est, disait-il, « le site le plus proportionné et le plus apte à la destination que lui a choisie le Suprême Architecte [ ... ]. Elle attend entre ses deux promontoires, qui sont comme deux bras ouverts, [ ... ] la volontaire obéissance de toutes les nations qui découvriront leur solidarité, même avec les populations des terres encore inconnues aujourd'hui et qui auront perdu l'injure de ce nom ». Tandis que le pape sera l'unique pasteur spirituel de l'humanité, le roi du Portugal, devenu empereur du monde, sera l'arbitre universel. Il mettra fin à tous les conflits par lesquels les nations se détruisent aujourd'hui l'une l'autre et « il maintiendra le monde entier dans la paix du Christ chantée par les prophètes ».

- Hormis le Portugal, y eut-il d'autres pays européens profondément touchés par les courants millénaristes?

- En France, beaucoup ignorent, même en milieu protestant, que Jurieu, le grand adversaire réformé de Bossuet et l'animateur depuis Rotterdam de la résistance à Louis XIV, était millénariste. Quant à l'histoire anglaise du XVIIe siècle, elle est inintelligible si l'on n’y donne pas toute leur place aux attentes eschatologiques. Le millénarisme a joué un rôle important outre-Manche à l'époque de Cromwell. D'une façon plus générale, la naissance et le développement du protestantisme permirent aux courants millénaristes de se manifester plus ouvertement et plus largement qu'auparavant, même s'il est vrai que les grands réformateurs, notamment Luther et Calvin, restèrent fidèles à l'interprétation augustinienne de l’Apocalypse. Il a existé globalement un lien certain entre millénarisme et hérésie.
D'autre part, l'entrée en scène de l’Amérique donna un nouvel essor à l'espérance millénariste. Marcel Bataillon et Georges Baudot ont bien montré que les premiers franciscains qui arrivèrent au Mexique en 1524 étaient imprégnés de joachimisme, et qu'ils croyaient proche le « dernier âge du monde», C'est-à-dire une période de paix, de réconciliation et de conversion générale au christianisme qui précéderait la fin de l'histoire. Les deux franciscains les plus connus de la « conquête spirituelle » du Mexique au XVIe siècle, Motolonia et Mendieta, eurent en commun la conviction qu'ils allaient pouvoir reconstituer l'âge d'or de l'Église primitive outre-Atlantique, loin de la chrétienté européenne pervertie, chez des Indiens pauvres et simples. Mendieta a rêvé de faire vivre les indigènes de la Nouvelle Espagne « dans la vertu et la paix; au service de Dieu, comme dans un paradis terrestre » - formule à laquelle il faut donner tout son sens eschatologique. C'était aussi l'espoir des jésuites lorsqu'ils créèrent les « réductions » du Paraguay en faveur des Guaranis.

Vous rappelez aussi que les premiers puritains qui vinrent s’établir outre-Atlantique avaient la conviction que l’Amérique était le lieu à partir duquel allait s'étendre le règne universel du Christ.

- En effet, et en Europe on ne le sait pas assez. En Angleterre, en 1628, à un groupe de partants qu'on tentait de dissuader de prendre la mer, un des initiateurs de l'aventure déclara : « Ne retardez pas votre départ... Sachez que là-bas le Seigneur créera un nouveau ciel et une nouvelle terre, de nouvelles Églises et une nouvelle république (Commonwealth). » Pour le théologien John Cotton, émigré en Amérique au XVIIe siècle, la Nouvelle-Angleterre occupait « une situation sans précédent dans l'histoire ». Ses habitants constituaient une société « libérée de la Bête ». Pour lui, l’Amérique était « lisible dans les promesses ». c'est-à-dire dans les prophéties de l’Ancien Testament. En 1652, John Eliot, le premier missionnaire protestant des Indiens, affirmait que le royaume du Christ était maintenant « en train de se lever dans les parties occidentales du monde».
C'est toutefois dans [oeuvre de Jonathan Edwards, initiateur du « grand réveil » protestant des années 1740-1744, qu’on trouve l’expression la plus éclatante d’un millénarisme lié à l'Amérique du Nord. Il déclara notamment: « Ce nouveau monde a probablement été découvert de nos jours pour que le nouvel et plus glorieux État de l'Église de Dieu sur terre puisse débuter ici c’est-à-dire en Amérique et pour que Dieu y fasse commencer un nouveau monde spirituel, en créant les nouveaux cieux et la nouvelle terre ... Dieu a déjà accordé cet honneur à l’autre continent d'y avoir fait naître le Christ, au sens littéral du terme, et d'y avoir procuré la Rédemption. Or, comme la Providence observe une sorte d’égalité dans la distribution des choses, il n’est pas déraisonnable de penser que la grande naissance spirituelle du Christ et la plus glorieuse application de la Rédemption doivent commencer ici. L’autre continent a tué le Christ et, d’âge en âge, a répandu le sang des saints et des martyrs de Jésus. Il a été comme inondé par le sang de l'Église. Dieu a donc probablement réservé l'honneur de bâtir le glorieux temple à la fille [l’Amérique] qui n'a pas répandu tant de sang, au moment où va commencer ce temps de paix, de prospérité et de gloire signifié jadis par le règne de Salomon Plusieurs fàits me paraissent indiquer que le soleil se lèvera à l'Ouest. »

- N’avez-vous pas le sentiment que l’Amérique est encore fortement imprégnée de ces idées? Prenons simplement les propos de George Bush après la guerre du Golfe, sur l’Amérique championne d'un « nouvel ordre mondial» de paix et de justice.

- j'en suis persuadé et, historiquement, on a de sérieuses raisons de penser que le millénarisme américain a constitué l'une des composantes de l'identité de la nouvelle nation en formation. En 1785, le petit-fils de Jonathan Edwards, Timothy Dwight, millénariste comme lui, publia un poème au titre significatif, The Conquest of Canaan. Les soldats tombés durant la guerre d'Indépendance y étaient comparés aux Hébreux jadis conduits par Josué vers la Terre promise. Un nouvel Éden, le cinquième empire annoncé par Daniel, allait surgir - « empire de paix, de justice et de liberté ». La nouvelle république serait l'agent et le moteur du Millenium. Un prédicateur assura en 1795 que les habitants des États-Unis pouvaient « se dire les uns aux autres avec des visages allègres : "Nous sommes un peuple particulièrement favorisé du ciel. Les États-Unis sont maintenant la vigne du Seigneur" ». Pour un autre millénariste du début du me siècle, David Austin, la pierre qui, selon la prophétie de Daniel, se détache de la montagne pour remplir toute la terre annonçait, de toute évidence, la Déclaration d'indépendance de juillet 1776, l'événement à partir duquel les mille ans de bonheur allaient pouvoir commencer.

- Les thèses millénaristes sont-elles à l'origine des diverses utopies qui ont marqué la littérature européenne à partir de celle publiée par Thomas More en 1516 ?

- je ne sais pas si les thèses millénaristes ont engendré les utopies. En revanche des liens ont indiscutablement existé entre elles. Le genre littéraire de l'utopie s'est développé à partir du XVIe siècle et a particulièrement fleuri au XVIIIe siècle. D'abord, les auteurs imaginèrent des îles lointaines dont les habitants vivaient heureux sous de sages gouvernements et des lois justes. L’égalité ou la communauté des biens, ou les deux à la fois, y étaient le plus souvent données comme la règle d'or. Mais les utopies visèrent de plus en plus, tout en situant leurs descriptions fantastiques dans un ailleurs irréel, à suggérer des changements pour un futur accessible. Le désir de promouvoir des améliorations radicales sur terre a donc été commun aux millénaristes et aux auteurs d'utopies.
Le lien entre les deux types de discours apparaît avec netteté dans l'oeuvre du dominicain italien Campanella (15681639). Pourtant la dimension millénariste des écrits de Campanella avait été jusqu'ici peu ou pas remarquée, peut-être parce que les ouvrages où il l'exprime n'ont été publiés que dans la seconde moitié de notre siècle. Or dans La Profezia di Cristo, ouvrage rédigé en 1623, soit une vingtaine d'années après La Cité du Soleil Campanella annonce, en s’appuyant à la fois sur Lactance et Joachim de Flore : « Alors les bons seront séparés des mauvais et il y aura un ciel nouveau et une terre nouvelle. L’éclat du soleil sera multiplié par sept et la lune sera comme le soleil aujourd'hui : et cela pendant mille ans Cette première rénovation des créatures ne sera pas celle qui les rendra immortelles, puisque continueront la procréation et la nourriture à partir des productions de la terre : ce qui ne peut se produire qu'à travers la corruption des éléments. En ce temps-là, les étoiles et les éléments subiront une purification partielle et se verront imposer l'ordre et la disposition qui conviennent au siècle d'or, durant lequel les saints posséderont le monde humain. » Comme tous les millénaristes, Campanella s'est complu dans des spéculations arithmétiques compliquées sur les échéances eschatologiques. Disons pour simplifier qu'il les croyait très prochaines.

- Il existe aussi une profonde parenté entre la croyance millénariste et l'idéologie moderne du progrès. La seconde n’est elle pas la version laïque, séculière, de la première ?

- Pour les millénaristes de toutes les époques, le passage aux mille ans de bonheur terrestre doit s'opérer, conformément aux prédictions de l'Apocalypse, à l'issue d'une période de catastrophes. Au contraire, quand, à la fin du XVIIe siècle, sous la plume de penseurs tels que Fontenelle et Leibniz, est apparue en Occident la notion de progrès, celle-ci a été plutôt liée à l'idée d'une marche graduelle et relativement régulière de l'humanité vers l'amélioration de son statut moral et matériel. Cependant, je vous l'accorde, il y a un point commun au millénarisme et à l'idéologie du progrès : la certitude que l'humanité va vers un mieux terrestre et qu’un avenir radieux est à l'horizon. D'où l'invitation à rechercher si des passerelles n'ont pas relié les deux prospectives. Je suis convaincu que ces passerelles existent.
Le cas de Priestley, par exemple, permet d'éclairer de façon presque pédagogique les liens qui ont uni, au XVIIIe siècle, le millénarisme et la croyance au progrès. En tant que scientifique, il démontra que la loi d'action entre les charges électriques est la même que pour la gravitation. Il découvrit l'oxygène et isola un grand nombre de gaz. Par ailleurs, théologien unitarien, à n'adhérait pas au dogme de la Trinité. En ce qui concerne le thème dont nous traitons, il était persuadé que Dieu désire que l'homme soit heureux dès cette terre et il voyait dans la science le grand instrument du progrès. C'est par elle qu'on allait s'acheminer vers le Millenium. Grâce à elle, « les hommes deviendront de jour en jour plus heureux, chacun pour lui-même, mais aussi tous plus capables de communiquer le bonheur aux autres et, j'en suis persuadé, plus disposés à le faire. Ainsi, quel qu'ait été le commencement de ce monde, la fin sera glorieuse et paradisiaque, au-delà de tout ce que nos imaginations peuvent maintenant concevoir ». Favorable à la Révolution française, il vit dans celle-ci le tremblement de terre prédit par l'Écriture qui devait accélérer le passage à la situation édénique. En 1799 il écrivit une adresse aux juifs dans laquelle, en se fondant, comme tant d'autres millénaristes, sur les révélations de Daniel et de l’Apocalypse, il leur annonçait un prochain retour en Palestine, la réunion de toutes les religions, l'anéantissement de la papauté, des Turcs et des royaumes d'Europe et, enfin, l'établissement du royaume de Dieu sur terre.

- Il semble que les grands théoriciens du socialisme, surtout au XIXe siècle, se sont eux aussi inspirés des thèses millénaristes ?

- L’espoir de réaliser le bonheur terrestre de l'humanité a en effet constitué une idée-force au XIXe siècle et il a été exprimé par les esprits les plus divers. Victor Hugo, par exemple, s'adressant à la jeunesse, s'écriait en 1830 « Oh, l'avenir est magnifique!/ Un siècle pur et pacifique/. S'ouvre à vos pas mieux affermis;/ Nous verrons avec majesté,/ Comme une mer sur ses rivages,/ Monter d'étage en étage l'irrésistible liberté. » La croyance au progrès inspira à la fois les positivistes et les socialistes. Pierre Leroux, l'inventeur, semble-t-il, du mot « socialisme », affirma : « Le paradis doit venir sur terre ». Il n'est donc pas excessif d'affirmer, comme vous le faites remarquer, que l'espérance millénariste laïcisée s'est alors réinvestie dans le socialisme. Marx assura que l'action du prolétariat allait supprimer l'exploitation de l'homme par l'homme, et le communisme résoudre « l'énigme de l'histoire ». Pour Jaurès, grâce au socialisme, « pour la première fois, l'humanité dominera les choses » et l'art sera libéré. Encore en 1921, le marxiste Ernst Bloch - il devait ensuite devenir un dissident du marxisme - écrivait, en s'appuyant sur toute la tradition millénariste à laquelle il se référait explicitement « Il est impossible que n'advienne le temps du Royaume. »

Ne retrouve-t-on pas aussi chez Hitler un relent millénariste lorsqu'il promet au peuple allemand un régime qui doit durer mille ans ?

En réunissant les matériaux pour mon livre, je me suis naturellement posé la question. Avec un collègue germaniste nous avons entrepris une recherche sur ce sujet. Or la promesse d'un Reich de mille ans ne se trouve pas dans Mein Kampf, même s'il est vrai que dans un discours prononcé à Nuremberg en 1937 Hitler promit au peuple allemand « mille ans sans révolution ». Mais c'est tout ce que nous avons trouvé. Je pense que l'idée du « Reich de mille ans » a été diffusée par les doctrinaires du parti. Mais elle n’est pas venue dans la bouche de Hitler, ni sous sa plume.

- Quoi qu'il en soit, on a assisté depuis les Lumières à des métamorphoses et à une laïcisation du millénarisme. Mais subsiste-t-il aujourd'hui sous sa forme religieuse traditionnelle ?

- Absolument ! En même temps qu'il inspirait les courants utopiques, positivistes ou socialistes, le millénarisme traditionnel continuait sa carrière, particulièrement aux États-Unis - ce qui n'est pas un hasard. Il a constitué (et constitue toujours) un des éléments importants de la doctrine des Mormons, des Adventistes du septième jour et des Témoins de Jéhovah. Dans le credo mormon, par exemple, on lit cette affirmation : « Nous croyons que Sion sera bâtie sur ce continent [l'Amérique] ; que Jésus régnera en personne sur la terre, que la terre sera renouvelée et recevra une gloire paradisiaque. » Je rappellerai que les Témoins de Jéhovah constituent la « secte » chrétienne qui connaît actuellement la plus forte expansion dans le monde (près de cent soixante mille adeptes en France) et la croyance au Millenium, dont ils ont annoncé l'avènement à plusieurs reprises depuis un siècle, est au coeur de leur doctrine. On pourrait aussi parler d'un autre millénarisme religieux, assez largement détaché du christianisme, à propos de l'attente actuelle du New Age. Pour ceux qui vivent dans cette espérance, l'ère paradisiaque de 2160 ans (qui doit commencer bientôt), dominée par le signe du Verseau, concentrera toutes les aspirations « positives » auxquelles les humains rêvent depuis des temps immémoriaux.

Pourquoi mille ans?

- Ce chiffre est une invention de l’Apocalypse. La division des périodes de l'histoire en tranches de mille ans est restée longtemps étrangère à l’Ancien Testament, qui calculait plutôt le temps en semaines d'années (49 ans), à la suite desquelles intervenait un jubilé. L’origine des millénaires se situerait en Babylonie et en Iran. Le premier texte juif évoquant une période de mille ans se trouve précisément dans le Livre des jubilés (4, 29-31), une centaine d'années seulement avant Jésus-Christ, où il est dit : «Adam mourut soixante-dix ans avant d'avoir atteint mille ans, car mille ans sont comme un jour dans le ciel. » Mais c’est assurément l’Apocalypse qui, en raison de son durable succès dans l'espace chrétien, fit la fortune du millénaire d'années.

La peur de la fin du monde

- Ces « mille ans » de l’Apocalypse n'ont-ils pas aussi forgé, cette idée qu'à la fin de chaque millénaire il se passerait quelque chose d'important, entraînant dès lors des attentes eschatologiques ou des peurs de fin du monde ?

- Sans aucun doute, surtout si l'on retient l'interprétation de saint Augustin. Il a rejeté la lecture littérale du chapitree 20 de l'Apocalypse et a refusé de croire qu'il y aurait à partir d'un certain moment une séquence de mille ans de heur sur terre. Il a pensé, nous l'avons dit, que les mille annoncés par l’Apocalypse avaient commencé dès la naissance du Christ. Il n’y avait pas à attendre entre notre temps et l'éternité une période intermédiaire qui serait une sorte d'âge d'or retrouvé. On était déjà entré dans le temps royaume. Et puisque l’Apocalypse avait parlé de mille ans, il n'était pas absurde de penser, aux alentours de l’an mil, que les temps étaient écoulés et qu’approchait le dernier combat eschatologique. Mais, précision nécessaire, ce qui était incontestablement une attente dans les monastères ou dans les têtes pensantes de l'Église n’a pas pour autant provoqué ce qu'on a appelé « la grande peur de l'an mil », c'est-à-dire une panique déferlant sur ['Europe, et qui n'était qu'une légende. Mais que, dans les monastères où on lisait l'Apocalypse, on ait pensé que les temps étaient accomplis et qu'on arrivait à la dernière période de l’histoire, cela je le crois vraiment.

- À quelle époque est née cette légende de la terreur de l'an mil ?

- Elle est née en deux temps. D'abord, discrètement, à la fin du Xve siècle, lorsque l'humaniste allemand Trithemius (c’est son nom latinisé) a voulu opposer les lumières de son temps aux ténèbres de la période antérieure, que nous appelons maintenant le Moyen Âge. Il présenta cette période comme un temps de peurs. Et parmi ces peurs, il y aurait eu les peurs de l'an mil. Mais la grande époque de la légende des peurs de l'an mil, c'est l'historiographie romantique du XIXe siècle. Avec ce même souci d'opposer les lumières du présent aux ténèbres du passé, opposition courante à l'époque de Michelet.

- S'il n’y a pas eu de grande peur de l'an mil, pouvez-nous expliquer comment et pourquoi les peurs eschatologiques sont réapparues à partir de la fin du XIVe siècle ?

- je pense que cela tient à la succession de malheurs qui se sont abattus sur l’Occident à partir du XIVe siècle. Il faut les énumérer. Le plus important, incontestablement, fut la peste noire de 1348, un vrai désastre démographique. Un quart, peut-être même un tiers, de la population européenne a péri en l'espace de trois ou quatre ans. C'est énorme. En second lieu, quelque temps après, commence le Grand Schisme (1378-1417), avec deux, parfois même trois papes concurrents. Le théologien français jean de Gerson (1363-1429) pensait qu'il ne pouvait s'agir que d'une punition de la chrétienté pécheresse, et il ajoutait même que personne n'entrerait au paradis tant que le Grand Schisme ne serait pas terminé. Le Schisme est colmaté au début du XVe siècle, mais, cent ans après, éclate la Réforme protestante. Cette fois, la chrétienté latine est coupée en deux et l'est restée jusqu'à aujourd'hui. Ajoutez encore les innombrables disettes, la guerre de Cent Ans, la guerre des Deux-Roses, le danger turc: la conquête de Constantinople en 1453, l'Asie Mineure et une grande partie des Balkans conquis et la prise de l'Égypte au début du XVIe siècle, le protectorat ottoman s'étendant sur toute l’Afrique du Nord avec protection accordée aux corsaires barbaresques qui désolaient les côtes européennes, etc. Et voici qu'au XVIe siècle éclatent les guerres de religion. C'est dans ce contexte dramatique qu'ont refleuri les attentes et les peurs de fin du monde. Et, conformément à la mentalité de l'époque, puisque arrivaient tous ces malheurs, il fallait chercher des coupables. On en a trouvé plutôt plus que moins!

- Vous voulez parler de l’Inquisition, des chasses aux sorcières ?

- Oui. Durant ces deux cent cinquante ans au cours desquels tant de malheurs s'abattent sur l'Occident, on recherche constamment des boucs émissaires les Turcs, les juifs (c'est la grande période de l'antijudaïsme), les hérétiques, les sorcières. Il faut bien voir que le grand moment de la chasse aux sorcières n'est pas le Moyen Âge, comme on le croit souvent, mais une période s'étendant de la fin du XVe siècle au début du XVIIe, c'est-à-dire la Renaissance. Et cela s'explique, à mon avis, par le climat eschatologique de l'époque. Songeons au tragique jugement dernier de Michel-Ange au plafond de la Sixtine ou aux quinze planches monumentales de l'Apocalypse de Dürer, qui le rendirent d’un coup célèbre. Les gens de l'époque ne disposaient pas de la notion de progrès dans leur bagage mental. Ils n’imaginaient pas que l'humanité pouvait avoir un long avenir devant elle, ni même un avenir tout court. Ils la jugeaient vieille et proche de sa fin. Christophe Colomb écrivit en 1500 que la fin du monde arriverait tout au plus dans cent cinquante ans. Nicolas de Cues annonça que la victoire sur l'Antéchrist aurait lieu entre 1700 et 1734. Luther déclara: « Nous avons atteint le temps du cheval blême de l’Apocalypse ce monde ne durera pas plus d'une centaine d'années. » On pourrait multiplier les citations de ce genre. Les millénaristes étaient minoritaires. Pour la plupart, la fin des temps était proche; on approchait à grands pas du jugement dernier.

- Il est quand même étonnant de constater que cette époque que nous qualifions aujourd'hui de Renaissance, marquée par tant de découvertes et d'horizons nouveaux, se vivait comme vieillissante et proche de la fin de l'histoire !

- C'est en effet un paradoxe qu'il faut éclairer. On peut se demander comment les intellectuels de l'époque parvinrent à concilier ces attentes eschatologiques avec la conviction, souvent exprimée, que leur époque avait vu la renaissance des arts et des lettres. La réponse se trouve, notamment, chez Guillaume Budé et chez Luther. Le premier écrivit, dans son De transitu hellenismi ad Christianismum (1535) : «Ô sort misérable et catastrophique de notre époque qui a pourtant restauré de façon prestigieuse la gloire des lettres mais qui, par le crime de quelques-uns et les méfaits d'un grand nombre, s est chargée d'une impiété sinistre et inexpiable . Quant à moi, je suis plutôt enclin à penser que le dernier jour a commencé à tomber, et que ce monde est déjà au déclin, qu'il est vraiment vieux et privé de sens, qu'il indique, présage et annonce sa fin prochaine et sa chute. » Luther exprime une opinion assez semblable, mais en marquant plus nettement le point suivant : puisque l'humanité est arrivée à un « sommet », tant dans la connaissance et les arts que dans l'iniquité et le péché, le jour du jugement ne peut être que proche.
On peut aussi préciser que la découverte de l'Amérique a donné de deux façons un nouveau souffle aux attentes eschatologiques. Pour ceux tout d'abord qui attendaient une fin du monde prochaine, la conquête de l'Amérique allait permettre la conversion de peuples jusque-là ignorés; l'ensemble du monde deviendrait chrétien, conformément aux prophéties du Nouveau Testament. Puisque l'humanité entière allait devenir chrétienne, la fin des temps était désormais imminente. Si l'on suit maintenant la filière millénariste - mais il y eut naturellement des intersections entre les deux attentes -, l'âge d'or chrétien, avant les derniers temps, allait renaître en Amérique. Que ce soit au Mexique, évangélisé principalement par les franciscains, en Amérique du Nord ou' débarquaient au XVIle siècle des puritains dont la plupart étaient millénaristes, ou encore dans les républiques guaranis que les jésuites fondèrent au Paraguay aux XVIIe et XVIIIe siècles, on essaya de créer des chrétientés idéales, reconstituant l'Église des premiers jours, et qui voulaient être le modèle de l'Église de la fin des temps.

- Quand disparurent ces peurs et ces espérances eschatologiques ?

- Elles ont fléchi à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, notamment avec la fin de la guerre de Trente Ans (1618-1648). Celle-ci fut un désastre qui décima en particulier la population allemande, avec le va-et-vient continuel des hommes de guerre... et de la peste. 1648 marque la fin des guerres de religion en Europe. À partir du règne personnel de Louis XIV, la France entre également dans une période d'assez grande paix intérieure qui va durer jusqu’à la Révolution française ou presque. 1660 marque aussi la fin des révolutions en Angleterre. La seconde moitié du XVIIe siècle est donc incontestablement, malgré les guerres de Louis XIV, une période de relative détente où l'on évacue un peu les peurs eschatologiques. D'autant plus que l'Église catholique mit une sourdine à tout ce qui était annonce de la fin des temps.

Pour quelles raisons ?

- Parce que le protestantisme s'était servi de l’Apocalypse comme d'une arme contre le catholicisme en affirmant - et je pense que dans l'esprit de Luther et de beaucoup de protestants il ne s'agissait pas seulement d'arguments polémiques mais d'une véritable conviction - que le pape était la Bête de l’Apocalypse, et Rome, la Babylone moderne. A partir de ce diagnostic, vous comprenez qu'on pouvait tout dire contre l'Église catholique. Celle-ci a donc mis une sourdine à des discours qui se retournaient contre elle. A partir du concile de Trente, l'Église catholique se ressaisit, se débarrasse de quelques-unes de ses tares intérieures, et insiste plus sur le jugement particulier que sur le Jugement dernier, trop associé aux prophéties eschatologiques.

Retrouver l'espérance

- Parlons maintenant de l'an 2000. Avez-vous le sentiment qu'il y a des peurs ou des attentes eschatologiques qui renaissent à l’approche de la fin du millénaire ?

- Incontestablement. Les suicides collectifs perpétrés dans des sectes telles que l'ordre du Temple solaire, ou le « Heaven's Gate ». « la Porte du paradis », révèlent l'angoisse qui est emparée de certains esprits fragiles à l'approche d'échéances qui leur paraissent apocalyptiques. La vie sur notre planète, pensent-ils, est devenue impossible et va l'être de plus en plus à l'approche des catastrophes attendues. Les sondages prouvent que ce sentiment est assez partagé en occident : l'un d'eux, publié récemment, précise que 59 % les habitants des États-Unis s'attendent à des catastrophes imminentes. On peut aussi rappeler le succès d'un livre
comme Feu la grande planète Terre qui s'est vendu à vingt-huit millions d'exemplaires. Mais, à mon avis, dans l'ensemble, les gens ont bien moins peur de l'an 2000 qu'ils ne redoutent le chômage! En plus, cette date ne correspond à rien pour les non-chrétiens. Elle n'est en aucune manière un rendez-vous dans les calendriers juif, musulman, hindou, nais ou chinois. Par conséquent, je crois qu'il faut vraiment relativiser les choses à cet égard.

- Qu’est-ce qui vous a amené personnellement à vous intéresser à la peur en Occident ?

- Ce sont des souvenirs d'enfance. Lorsque j'ai publié La Peur en Occident, j'ai ressenti le besoin de m’expliquer brièvement à ce sujet à la fin de l'introduction. En voici les dernières lignes : « Tandis que j'en construisais le plan [de ce livre] et en ordonnais les matériaux, j'eus la surprise de constater que je recommençais à quarante ans de distance l'itinéraire psychologique de mon enfance et que je parcourais à nouveau sous le couvert d'une enquête historiographique les étapes de ma peur de la mort. La démarche de cet ouvrage en deux volumes reprendra sous forme de transposition mon chemin personnel, mes frayeurs premières, mes difficiles efforts pour m'habituer à la peur, mes méditations d'adolescent sur les fins dernières et finalement une patiente recherche de la sérénité et de la joie dans l'acceptation. » je n'abuse pas en général de l'autobiographie, mais dans cette introduction j'ai cru nécessaire de le faire.

- Vous pensez qu'il faut affronter ses peurs pour s’en délivrer ?

- Il faut les regarder en face. Aux alpinistes on donne le conseil de descendre « face au vide » (sauf en rappel évidemment).

- Et est-ce que le monde actuel vous inquiète ?

1. J'ai été conduit à donner à mon enquête des dimensions beaucoup plus vastes que celles que j'avais prévues au départ. Mais l'itinéraire global est bien celui que j'avais annoncé alors (1975) la peur le sentiment de sécurité - les rêves de bonheur.

- je dois avouer que oui. je ne suis pourtant pas pessimiste par tempérament. Je pense que la créativité de l'homme est très grande. Il y a plus de bien sur terre qu’on ne le croit et qu'on ne le dit souvent, parce qu'on est trop attentif à ce qui fait mal et à ce qui va mal. Cela dit, je rentre d'un court voyage au Brésil. La situation dans ce pays s est dégradée depuis vingt ans. Les villes sont de plus en plus grandes, il y a de plus en plus de pauvres, et de toute évidence les autorités dominent de plus en plus mal des agglomérations qui s'étendent à perte de vue. Et par conséquent, à tous égards - inégalités sociales, pollution, corruption... -, la situation s'est aggravée. Il nous faut être très attentifs, très vigilants, car l'humanité n'a pas d'avance partie gagnée.

Quelle est pour vous la menace la plus sérieuse qui pèse sur l'humanité à l'aube du XXIe siècle ?

Il me semble que le mouvement actuel de modernisation accélérée qui touche toutes les nations et tous les individus, dans ce qu'il a d'excessif, d'aveugle et de trop rapide, accroît les inégalités sociales, engendre toutes sortes de pollutions et, en conséquence, constitue pour l'humanité un véritable danger. Oui, l'humanité est en danger. Ajoutez à cela des maladies comme le sida, dont les conséquences sont sans doute moins graves que celles de la peste autrefois, mais néanmoins proprement désastreuses pour certains peuples, je pense notamment aux Africains. Nous ne pouvons mésestimer ces menaces. Mais il n'est pas question de baisser les bras. Et les solutions, puisqu'elles existent, passent par le dialogue des nations et une manière d'éthique planétaire.

- Pensez-vous que notre époque soit encore une époque d espérance ?

- Il est vrai que ce qu'on a appelé « la mort des idéologies », qui est un fait, et l'effacement, au moins relatif, des religions ont diminué la dose d'espérance qui nous est impartie. L’humanité a besoin plus que jamais de retrouver une espérance, des valeurs et le sens de la vie.

- Attendez-vous personnellement cette fin des temps annonciatrice du jugement dernier ?

- J'écarte la question de la fin du monde, puisque, d'après les scientifiques, la terre a encore quelques milliards d'années devant elle! En revanche, et je ne l'ai jamais caché, en tant que chrétien, je crois, certes, que j'aurai des comptes à rendre au moment de ma mort sur ce que j'aurai fait de ma vie. Mais je mets mon espérance en la miséricorde de Dieu et j'espère connaître auprès de Lui et avec mes frères humains le bonheur dans l'amour.

(Entretien réalisé à Cesson-Sévigné le 18 décembre 1997.)

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